Fernand Ouellette 24 septembre1930 – 3 février 2026
Par Pierre Jasmin, 7 février 2026

Fernand en coulisses d’un récital à l’UQAM avec sa conjointe adorée, Lisette Corbeil
Quelques jalons
Intellectuel de l’action réfléchie, le poète et écrivain s’est éteint mardi. À sa fille m’annonçant sa mort et des funérailles remises à la fin mars, j’ai partagé longuement ma tristesse infinie, malgré un récent message de sa voix rieuse au téléphone : « Pierre, oui un cancer terminal, mais n’ai-je pas eu une vie extraordinairement privilégiée et heureuse? Il est temps. »
1958 : avec le poète Jean-Guy Pilon, il fonde la revue Liberté, encore vivante, dont il devient le rédacteur en chef en 1961 : iI a profondément marqué la revue, non seulement par son travail soigné et constant, mais par son amour de l’art et de l’humanité, sa grande indépendance d’esprit et sa liberté d’expression qui permet le dialogue dans le désaccord, selon la rédactrice en chef Valérie Lefebvre-Faucher citée par Catherine Lalonde.
1963 : alors que le FLQ s’active, ce grand amoureux du Québec écrit sa Lettre aux mystiques de la violence en éditorial de Liberté : « On est POUR ou CONTRE la violence en soi, scande-t-il. On ne peut pas être contre les armes nucléaires, contre la torture et la dégradation et mettre sa confiance dans une révolution par les armes et les bombes. »
1966 : il rédige la biographie d’Edgard Varèse, grand précurseur de la musique contemporaine qu’il apprivoise pendant son travail de recherche solitaire entrepris sur un coup de tête (ou de cœur) : l’œuvre rééditée en 1989 chez Christian Bourgeois deviendra un modèle pour tous les musicologues non sclérosés, tandis que ses poèmes seront mis en musique par notamment Pierre Mercure, Gilles Tremblay et André Prévost.
1968 : membre de la Commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec, son travail termine, avec Guy Rocher, la Commission Parent au moment où notre pays d’alors, coincé à côté des États-Unis qui agresse le Vietnam, avec une Union Nationale moribonde et ses lois contestées comme le Bill 63, ressemble au Québec d’aujourd’hui, mais trouvera une nouvelle énergie inspirée par EXPO67 et les acquis de la Révolution tranquille, Hydro-Québec, ministères de la Santé et d’Éducation, vers un gouvernement en 1976 dirigé par Lévesque, Parizeau, Laurin, Payette, Couture, Jacques-Yvan Morin, Charron…
1972 : Fernand participe à la création de la Rencontre québécoise internationale des écrivains qui mènera à la fondation en 1976 de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) que Bruno Roy, avant de devenir secrétaire des AplP, aura dotée en face du Carré Saint-Louis de sa maison-mère menacée (signe de nos temps barbares).
1979 : son travail de rédaction pour Marcel Rioux a mené à la création du plus grand secteur des arts universitaire au Canada [i]. Professeure à la Faculté des Arts (et des Lettres) de l’UQAM, Denise Brassard [ii] illustre « sa double pratique de la poésie et de l’essai [qui] l’inscrit dans la tradition des poètes-essayistes Hölderlin, Valéry, Jouve, Bonnefoy et René Char : chez lui, œuvres du cœur et d’intelligence se rencontrent pour ne faire plus qu’un. (…) Le mouvement de l’écriture est semblable à la prière. Il est un moyen de maintenir la méditation, comme une modalité de l’espérance, un flambeau dans la nuit, jusqu’au moment où la lumière, à nouveau, se fera dans l’âme. »
2014 : Fernand survit au décès de Lisette Corbeil en écrivant le recueil 2017 intitulé Où tu n’es plus, je ne suis nulle part, rappel du lien de plus de soixante années avec une compagne qui n’avait jamais la langue dans sa poche en commentant ce qu’il écrivait la veille.
2026 : À sa mort, Radio-Canada ressort une émission « La grande visite » avec une entrevue de Fernand sur le thème de la mort, menée par Daniel Pinard, Jean-Louis Roux et Nathalie Petrowski, lors de la parution en 1987 des Heures suivant la mort de son père ébéniste.
Grand Prix international de poésie de langue française Léopold Sédar Senghor
De tous les innombrables prix reçus (ou refusés, tel un prix prestigieux canadien offert stupidement en 1970 alors que ses amis poètes étaient emprisonnés), il me disait tenir particulièrement à celui-ci qu’il allait saluer en juin 2008 par un discours à Paris, discours sur lequel il avait angoissé, comme le reflète notre échange :
Très cher Fernand, vous si grand … et si vulnérable! Prenez conscience de la grande valeur de ce que vous dites, même si les Français vous reprocheront d’être trop compréhensible: vivez ce reproche comme un immense compliment !!!
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C’est très gentil. À condition que je me maîtrise, articule, me désangoisse. Tout sera peut-être normal. J’espère que je ne vous ferai pas honte. Si ma voix était plus ferme, plus puissante, ça m’aiderait.
Je lui avais alors fourni quelques trucs de respiration d’amis chanteurs et comédiens.
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Je vous envoie la partie principale de mon allocution à la Sorbonne.
Nous vivons dans un temps, dans une culture, dominés par le profit, la mondialisation du médiocre. Le vide. Le refus de l’être et de sa manifestation à travers les mots, les sons, les couleurs, la lumière. Marina Tsvetaeva disait qu’un poète c’est quelqu’un « qui est sorti de l’âme pour entrer dans le verbe ». Toujours à l’écoute de la soif lyrique de l’âme qu’appelait Baudelaire. En prolongeant sa musique. En pondérant magiquement le prosaïsme si omniprésent dans la poésie moderne. C’est-à-dire, dans une quête extrême des mots qui ont une « présence », et qui relaieront l’être et le monde dans le modelage intense d’une forme singulière jamais figée, face à l’essentiel qui veut se manifester. Dans l’établissement d’un arc, d’un méridien entre la matière du monde, la conscience d’être et l’indicible.
Artiste pour (le PEQ et) la Paix
Nul doute qu’il serait descendu dans la rue aujourd’hui pour défendre les immigrants leurrés par un gouvernement et une opposition nationaliste s’inspirant des dérives d’ICE et de Trump. Inquiet de la montée de l’extrême-droite occidentale toujours reconnaissable à sa haine antisémite – Arabes et Juifs confondus -, Fernand répondit généreusement en 2009 à ma demande d’un texte à la mémoire de Hans et Sophie Scholl, créateurs de la Rose Blanche, rarissime mouvement de résistance allemande antinazie durant la Seconde guerre mondiale que je destinais au récital suivant donné à la Salle Pierre Mercure :

Lu par Catherine Lavoie, son poème recueille leurs souffrances en saluant leur résistance historique inspirée à la fois par les lectures des frères Karamazov de Dostoïevsky et de l’écrivain Bernanos, cher à Yvon Rivard dont le récent prix Athanase David en fait un héritier direct de Fernand. Le plus grand musicologue et biographe vivant de Beethoven, William Kinderman (UCLA) m’invite à en reprendre à Munich le programme. Sur piano Bösendorfer Impérial, devant neuf cents auditeurs qui le prolongèrent de douze minutes d’ovation, le récital saluait la mémoire des Scholl, ainsi célébrée par Fernand (extraits) :
« Naturellement l’être humain obéit à son instinct de survie, ce qui souvent le rend lâche, mais dès qu’il s’agit de la survie de son être profond, cela peut aussi le rendre courageux. Je pense à la bouleversante Etty Hillesum qui me semble réellement une sœur spirituelle de Sophie et de Hans qui frère et sœur étudiaient en médecine/biologie et en philosophie. Et lorsque Sophie lance des feuillets dans le hall de l’université, ce qui était pour le moins une provocation, ils seront aperçus par l’appariteur et dénoncés à la Gestapo qui les guillotinera.
Leur sœur Inge écrira plus tard : Ils n’exigeaient à vrai dire qu’un droit élémentaire, celui de vivre librement dans un monde qui soit humain. Sophie dans une lettre d’octobre 1942 : la suprématie de la force brute suppose toujours la ruine ou tout au moins l’éclipse de l’esprit. Un esprit dur sans un cœur tendre doit être tout aussi stérile qu’un cœur tendre sans un esprit dur (la citation est de Maritain, précise Fernand). Toute parole que l’âme n’a pas vécue est inanimée, tout sentiment qui n’est pas le berceau d’une pensée est vain, rapporte-t-il, lui qui avait souri au jugement radical de mon épouse fille de paysan, face à notre monde intellectuel qui sombre de plus en plus dans des œuvres de pognage de vécu.l!
Fernand précise que Hans, Sophie et leurs compagnons n’étaient pas des héros dans le sens qu’ils auraient dépassé l’humanité, mais bien plutôt parce qu’ils l’assumaient jusque dans son malheur, aurait dit Bernanos, rare auteur français encore permis en Allemagne. Si nous pouvons nous attacher à des êtres exceptionnels, les voilà. Et cela dans l’une des plus graves périodes d’inhumanité que l’humanité a dû affronter. Non pas des êtres lointains, mais des êtres fraternels que nous ne pouvons qu’aimer et admirer. Des humains qui, envers et contre tout, effectuent leur destin dans une époque donnée, violente et déshumanisante. »
Son poème Avec Mozart (sans aucune prétention d’en être digne)
À Pierre Jasmin.
Perdure, dans le nimbe qui ceinture
L’habitable, une blancheur
De l’origine…
Comme au fond des abîmes
Renaît de ses cendres
Un vestige de musique
Qui a traversé l’ailleurs,
En quête des mots divins en création…
Ah! le commencement
N’a peut-être jamais cessé!
Imprégnant sans cesse la terre
Pour sans cesse la ressourcer?
Ne seraient-ce point les derniers signes
Indélébiles de la noblesse première?
Hormis l’ardent désir qu’a l’âme
De refaçonner son corps pour une autre présence.
Seul l’enfant, sans doute,
Peut pressentir une semblable apothéose.
Une ouverture du terrestre,
Sans carrefours,
Chemins de traverse,
Menaces.
Ainsi que l’oiseau sur le faîte
Reconnaît les premières clartés
Laiteuses et dorées du matin.
Ou que la mer se déplie quand le soleil
L’embrase. Immensément vive
De brillance et de jeux d’ailes.
Être là, dans le regard élancé,
Sans opacité, par-devant,
Parmi quelques clairières de ciel,
Peut sembler assez pathétique…
Or tout peut devenir
Fontaine, cascade
Printanière pour le cœur,
Et cela bien avant que la mort
Ne s’en prenne à la forme
La plus finement achevée.
Tels de grands arbres sur les collines
Se tendent vers les âmes
Qui les avoisinent.
Telles de flamboyantes voyelles
Reforment un langage plus intense :
Des voix nouvelles s’élèvent
Pour mieux nommer ce qui advient.
Des sourires de corolles
Illuminent les hautes tiges.
Des joyaux, scintillations à profusion
Marquent les regards.
D’où provient pareille grâce
D’accord, pureté
Si résonnante d’âme?
Comme si elles étaient le revers des ruines
Ou des bassesses du désir.
Pareil vent d’images insoupçonnées…
Luth pincé par les souffles,
Timbale effleurée
Par l’aile de l’unique colombe. Piano
Dense de matité et de flammes,
Avec des brassées de jets d’or
Et de trilles qui entraînent l’esprit.
Comment un chant de Mozart
Peut-il vraiment se déployer
Telle une cristallerie d’éclats,
Sans la moindre nuance de mauve,
Ou le moindre présage
De catastrophe?
Nous parvient avec lui
Un tracé qui garde en mémoire
La Parole du buisson,
Jusque dans les replis de ce qui meurt.
Une voix qui aiguille
Maints rayons bleuissants,
Consonances de la Lumière,
Sentiers de l’éternité dans l’intime.
Fernand Ouellette
i[] cf Claude Corbo : Art, éducation et société post industrielle. Le rapport Rioux et l’enseignement des arts au Québec 1966-1968.
ii[] « Le souffle du passage. Poésie et essai chez Fernand Ouellette» (VLB éditeur, Montréal, 2007, 448 pages). Denise Brassard est sa grande exégète.
Lettre aux mystiques de la violence
Un homme est mort…
Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, vous étiez peut-être parmi les premiers à manifester
contre les armes nucléaires. La violence d’une guerre nucléaire, parce qu’elle est absurde et
lointaine, parce qu’elle est à l’échelle de notre planète, cette violence inimaginable nous ré-
voltait. Cela nous était facile parce que nous avions une certaine distance vis-à-vis du pro
blème des armes nucléaires. On pouvait demeurer lucide et affronter ce problème sur le
plan de la conscience. Or, pour la première fois, il s’agit d’un problème concret où nous sommes psychologiquement engagés. La théorie de la violence devient-elle la seule vraie quand un problème NOUS concerne directement? La violence que l’on considère néfaste dès qu’il s’agit de l’humanité abstraite, pourquoi devient-elle la seule arme de la libération d’un peuple? Comme si UN homme, UN peuple n’étaient pas L’HUMANITE. Si la dialectique de la paix est valable devant les décharnés de Pologne et d’Allemagne, devant les muets du Japon, elle l’est devant TOUT homme. On est POUR ou CONTRE la violence en soi. On ne peut pas être contre les armes nucléaires, contre la torture et la dégradation et mettre sa confiance dans une révolution par les armes et les bombes. La gravité de la violence ne s’évalue pas en fonction du but à atteindre. On ne peut pas la considérer comme un simple instrument provisoire, en espérant limiter le nombre des victimes. Je le répète, on est pour ou contre la violence en soi. L’accepter, c’est l’accepter sous toutes ses formes, c’est assumer tous les actes de violence antérieurs. La grande astuce et la grande aberration de la dialectique marxiste est d’avoir rendu nécessaire la violence au nom du prolétariat et de la révolution nationale. Le marxisme a inventé une guerre sainte. Il a fait croire aux hommes que la
marche vers la justice n’est possible que par la violence. C’est ainsi, qu’une autre fois, par
amour de l’homme des hommes se sont mis à tuer d’autres hommes. Or dès que le cycle de la violence est déclenché, la passion surgit de l’inconscient personnel et collectif. Elle échappe à toute lucidité, à tout pouvoir. On peut toujours, par la dialectique, justifier son action, mais ON NE PEUT RESSUSCITER AUCUNE VICTIME.
Oui, je m’adresse à votre lucidité avant que la passion ne nous rende tous bourreaux. On
peut comprendre psychologiquement la violence, mais on ne peut pas l’accepter. Car les hommes que vous tuerez, accidentellement je veux bien le croire, ne seront pas morts par les radiations d’une bombe thermonucléaire; ces morts seront des cadavres nés de vos mains, à Montréal.
Un homme est mort…
UN mort n’est pas moins mort que CENT MILLIONS de morts. Si vous comprenez un individu,
une personne, vous savez très bien que, devant lui, vous ne pensez pas en termes de statistiques. Qu’il soit Anglais, Japonais ou Congolais, il est d’abord un homme. Et c’est précisément pour être des hommes plus dignes que vous voulez agir pour la libération de notre peuple. A quoi nous servirait une libération par la violence, quand déjà la terre est pesante de milliards de morts qui appellent la paix sur leurs os. Jadis c’est au nom du dieu Tlaloc des Aztèques qu’on exigeait leurs vies; aujourd’hui c’est au nom de la Révolution. La barbarie change de nom, mais demeure toujours la même. Lénine a remplacé François d’Assise. Mais tout ce qui en est profondément résulté, c’est plus de morts et de torturés. La violence n’est pas un jeu. La violence détruit d’abord celui qui s’en sert. Elle le déshumanise.
“L’Amour n’est pas aimé”; c’est le seul cri de révolutionnaire qui n’a pas tué un homme; c’est
le seul cri qui l’a ressuscité.
21 avril 1963
Fernand OUELLETTE