Deux mois entiers sur le dos à l’hôpital, souffrant d’une spondylite aigüe qui aurait dû me laisser paralysé, j’y ai reçu deux visites du fervent nationaliste québécois Daniel Gingras venu par les transports en commun de Laval à Sherbrooke : bonne nouvelle, il reprend du service aux Artistes pour la Paix nommé vice-président (politique) sur le C.A. 2023-2024; et deux mots d’amies juives : une pratico-pratique recommandation d’un docteur du Jewish par Honey Dresher – non merci; il y a de bons docteurs à Sherbrooke ce que Christine Labrie proclamerait, malgré ses attaques justifiées contre la direction toxique – et plus tôt par la Torontoise Margaret Atwood : « Good lord!  I hope you recover soon!  Best wishes, Margaret. »

Après cette intro sacrifiant à la lassante mode contemporaine d’évocation de vécus douloureux anecdotiques personnels (aucun lancement d’événement artistique n’y échappe plus – on aime faire pitié avec son pognage de vécu), laissez-moi vous parler de ce qui devrait vous intéresser par-dessus tout, ce livre fantastique que j’ai traîné à chacune des longues périodes d’attente pour mes visites médicales et qui fut favorablement commenté, davantage par les infirmières sympathiques que par les docteurs surmenés.

 Une femme libre

 

Réfutant, par horreur de toute étiquette, l’appellation féministe ou pacifiste, l’humour inclassable de Margaret traverse ce bouquin inénarrable mais tout-à-fait irrésistible. Si elle avait été élue première ministre ou seulement gouverneure générale du Canada, j’aurais été le plus patriote des Canadiens! Une phrase au hasard :

« Nous risquons bien davantage de mourir dans un accident de voiture ou en glissant dans notre baignoire que d’être trucidés par des agents ennemis, mais il n’est pas facile d’exploiter ce genre de morts pour semer la panique [allusion prémonitoire des alertes antichinoises de notre Chambre des Communes]. (…) Vous ne pouvez [vous] protéger qu’en restant sous la surface de la mare aux grenouilles : ne sortez pas la tête de l’eau, ne coassez pas trop fort et, vous assure-t-on, tant que vous ne ferez rien de « mal » – une notion fluctuante – rien de grave ne pourra vous arriver.

Jusqu’à cela arrive.

Et comme la liberté de presse aura déjà été supprimée et toute indépendance de la justice abolie, quand tous les écrivains, chanteurs et artistes indépendants auront déjà été réduits au silence, il n’y aura plus personne pour vous défendre. (…)

La prison est devenue un entrepôt où on remise les gens. (…) Aux États-Unis, les jeunes hommes noirs sont sur-représentés, au Canada, ce sont les Premières Nations. (…) Notre liberté ne nous libère pas d’un grand nombre de choses qui peuvent finir par nous tuer, à commencer par notre baignoire. Liberté par rapport aux substances chimiques toxiques dans l’air et dans l’eau? Liberté par rapport aux inondations, aux sécheresses et aux famines? »

Celle qui a passé une bonne partie de sa jeunesse dans la forêt abitibienne québécoise et y est retournée en 1976 avec sa fille de trois mois dans une cabane en rondins sans eau ni électricité aurait mentionné aujourd’hui les feux de forêt qui brûlent l’Alberta et la Nouvelle-Écosse, dont les citoyen-nes ont la « liberté » de payer avec leurs taxes… des dizaines de milliards de $ pour des chasseurs-bombardiers équipables de bombes atomiques : ce sont les F-35 auxquels aucun des partis fédéraux ne s’est objecté, alors qu’on pourrait multiplier les Canadairs, surnommés « pélicans » en raison de leur forme et de leur capacité à ouvrir leurs gueules pour remplir leurs soutes en vol rasant sur les plans d’eau. Imaginez le crédit diplomatique d’un Canada qui prêterait ces avions-sauveurs à l’Espagne, à la France ou à la Californie (y reste-t-il un plan d’eau utile à cette fonction?).

Fan finie de notre littérature

 

Publié en langue française, cet ouvrage comporte, parmi ses plus importants chapitres en nombre de pages, des éloges dithyrambiques à Marie-Claire Blais, résidente de Key West en Floride (intitulés CELLE QUI A TOUT FAIT SAUTER) et à la manitobaine Gabrielle Roy (en neuf parties sur 20 pages!), alors qu’Alice Munro et Rachel Carson capturent son attention écologique, mais moindre: on ne peut lui en vouloir de méconnaître nos pionniers Pierre Perreault, Frédéric Back et les écolos uqamiens Pierre Dansereau, Lucie Sauvé et Louise Vandelac[i] ne recevant même pas l’attention médiatique qui leur est due au Québec!

En analysant brillamment la Belle bête (1959), Margaret compare, très avantageusement à l’également précoce Françoise Sagan, l’écrivaine Blais, membre des AplP toute sa vie :

« Blais exprimait à dix-neuf ans cette sensibilité canadienne francophone bouillonnante, en effervescence – formée par des décennies de mini-dictature duplessiste et par la politique confessionnelle de la « revanche des berceaux », avec ses familles de 15 enfants obligatoires. Ces forces avaient déjà façonné Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et devaient se manifester, peu après en 1970, dans Kamouraska, le remarquable roman d’Anne Hébert. »

Margaret poursuit son éloge ainsi :

« La richesse, la diversité, l’inventivité de cette écriture sont inhabituelles dans la littérature québécoise, dans la littérature canadienne et, en fait, dans l’ensemble de la littérature. Marie-Claire Blais est sui generis, elle n’appartient à aucune clique, n’adhère à aucune religion sinon celle de l’art, elle explore constamment. (…) On ne saurait imaginer notre littérature sans elle. »

Et c’est écrit avant la mort prématurée de Marie-Claire il y a un an et demi.

Pro-autochtone, légaliste et #metoo, pro-aliens…

 

Au moment où arrive au Québec le long-métrage de Marie Clements d’origine dénée, L’OMBRE DES CORBEAUX, une œuvre marquante sur l’histoire des pensionnats où Rémy Girard et Karine Vanasse se distinguent en acceptant de jouer des rôles difficiles par solidarité avec les autochtones, Margaret se range toujours du côté autochtone, même dans le cas des Wet’suwet’en divisés entre chefs de bande et clan héréditaire qu’elle appuie dans leur opposition à la compagnie gazière faisant intervenir à intervalles réguliers la présumée sauvage et raciste RCMP. Elle déterre (le mot est mal choisi dans les événements révoltants révélés sur les pensionnats de Kamloops) l’époque (1832!) du Wacusta de John Richardson et encense (décidément, autre choix de mot douteux!)

le directeur artistique des Native Earth Performing Arts (1986-1992), Tomson Highway, auteur en 1998 de Champion et Ooneemeeto, œuvre novatrice, car elle abordait deux sujets dont on n’avait pas beaucoup parlé jusqu’alors : celui des sévices, physiques et sexuels, pratiqués dans les pensionnats créés pour les enfants des Premières Nations, et celui des modes de vie et des identités gay parmi ces peuples ».

Dans sa 4e partie « 2017-19 une pente glissante », un sous-chapitre intitulé « bad feminist! » explore une Atwood à 1,29 million d’abonnés sur twitter à qui on impute :

« un forfait de plus à ajouter à la longue liste des crimes que l’on me reproche depuis 1972 : on m’a tour à tour accusée d’avoir accédé à la célébrité en me hissant au sommet d’une pyramide de têtes d’hommes décapités (dixit une revue de gauche), d’être une dominatrice déterminée à réduire les hommes en esclavage (dixit une revue de droite, qui accompagne ces mots d’une illustration me représentant en bottes de cuir, un fouet à la main) et d’être une personne malfaisante, capable d’annihiler par ses pouvoirs de Sorcière blanche quiconque oserait lui adresser la moindre critique (…), ainsi qu’une Mauvaise Féministe misogyne et pro-viol! En novembre 2016, j’ai signé – par principe, comme beaucoup de pétitions que je signe – une lettre ouverte intitulée UBC accountable réclamant que soient reconnues les erreurs de procédure commises par l’Université de Colombie-Britannique à l’encontre de Steven Galloway, directeur retraité du département d’écriture créative, et de plusieurs personnes associées à une plainte d’agression sexuelle déposée contre ce dernier » …

par la suite disculpé mais sans que l’université révèle les dossiers accumulés et la preuve déposée. Mais les Bonnes Féministes n’ont cure de ces secrets de procédure que Margaret a comparés aux procès des sorcières de Salem, où il suffisait qu’elles soient accusées pour être coupables, schéma appliqué par la Révolution française, les purges staliniennes, les Gardes Rouges, les généraux argentins et les Ayatollahs iraniens et afghans. Selon Margaret, « le moment #Metoo est aussi le symptôme d’un système judiciaire défectueux. Comme trop souvent des femmes et d’autres victimes d’abus sexuels n’ont pas réussi à se faire entendre correctement par les institutions ». Elle conclut : « le texte intégral de la Déclaration universelle [sur les droits de la personne, souhaitait notre Simonne Monet-Chartrand] est disponible sur internet, au cas où vous parviendriez à vous arracher un instant à vos vidéos de chats. »

Vous lirez aussi la romancière qui raffole de sujets excitants tels les aliens qu’ils soient enfantés par Ray Bradbury, Aldous Huxley, George Orwell ou H. G. Wells… et qui conclut : « les partisans d’une fin heureuse voient presque invariablement le salut dans l’intelligence (ou la technologie), unique moyen, selon eux, de sortir du trou dans lequel nous nous sommes nous-mêmes fourrés grâce à l’intelligence (ou la technologie). »

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[i] À l’intention de Margaret qui en a truffé son œuvre, voici une note savante qui comblera ma sorcière préférée: « Les ventes de pesticides ont explosé en 2021 au Québec. Pour la première fois en 30 ans, elles ont atteint 5 millions de kilogrammes d’ingrédients actifs, et ce, malgré les objectifs de réduction de l’utilisation des pesticides que la province s’était fixés », selon Louise Vandelac, directrice du Collectif de recherche écosanté sur les pesticides, les politiques et les alternatives (CREPPA) qui mentionne des répercussions : « Le problème, c’est qu’il y a certains pesticides bio, non pas biologiques, mais ce qu’on appelle des biopesticides, qui ont des effets significatifs. Je pense à la Roténone, par exemple, qui a été retirée du marché et qui est associée au Parkinson ».