Masculinistes armés et puissant(e)s antidotes
Par Izabella Marengo et Pierre Jasmin

1- L’actualité menaçante
Les 17 et 19 juin, le Devoir publie deux articles du professeur de Concordia Ted Rutlland qui craint avec raison le profilage racial et autres dérives policières. Mais que le Devoir ait publié cet article et deux autres qui dénigrent l’action énergique du chef de police du SPVM Fady Dagher contre le racisme avéré du poste 39 de Montréal-Nord, on s’est vivement objecté de ce synchronisme dégueulasse. Ses éditoriaux
1- encouragent la guerre de l’OTAN en Ukraine,
2- refusent de critiquer Israël génocidaire et ses commanditaires de la Caisse de Dépôt et Placement (mon ami Jean Campeau en frémirait d’horreur!),
3- publient un pamphlet de l’ingénieur Romain Gagnon (?!) déplorant que Trump n’ait pas eu le courage de finir la guerre avec l’Iran [i],
4- encouragent le Livre Bleu de PSPP avec son armée et des dépenses militaires de milliards de $ assorties au 5% du PIB accordé sans discussion à l’OTAN (René Lévesque en 1968 était contre l’OTAN et le NORAD – lire Pierre Dubuc)
Il semble donc s’être trouvé un filon-exutoire pour se dire audacieusement contestataire de l’establishment! Wow! Lamentable…
Nous avons réagi comme on peut le lire en [ii] en défendant le chef de police en disant que « l’attaquer n’est certes pas la solution pour régler le cas du racisme systémique. Merci à Valérie Plante pour l’avoir nommé, merci aussi à la nouvelle mairesse Soraya Martinez Ferrada de le soutenir! Au lieu de l’attaquer, il faudrait le multiplier ! On aurait besoin de lui pour diriger la Gendarmerie Royale du Canada, dont le juge de la Cour Suprême du Canada, ami de feue notre co-présidente d’honneur des Artistes pour la Paix Antonine Maillet qui a préfacé son autobiographie, le néo-brunswickois Michel Bastarrache, a documenté les ravages en son sein de racistes (en particulier contre les Indiens selon leurs propres termes dénigrants), mais aussi de sexistes et homophobes. La nouvelle gouverneure général Louise Arbour les a souvent dénoncés au sein de l’armée etc…
Pour ceux qui n’ont accès qu’au Devoir imprimé, vous ne lirez jamais aucune ligne des Artistes pour la Paix, que le journal censure depuis 2021. Hélas, trois fois hélas, depuis vendredi le 19, les nouvelles nous donnent raison : une fusillade le 22 juin dans Côte-des-Neiges blesse gravement une policière et fait trois morts, dont le jeune policier Mohamed Lamine Benredouane qui laisse un jeune fils et une veuve enceinte, un citoyen juif irréprochable tué dans le feu de l’action et le suspect, un masculiniste « incel » débarqué d’Alberta avec sa mission dérangée et criminelle : « Aujourd’hui, un des nôtres est tombé afin d’accomplir sa mission: protéger et servir », a déclaré Fady Dagher, consterné, à qui nous redisons notre admiration.
2- Nos Québécoises délurées
On souhaite que les masculinistes aient écouté le spectacle de la Saint-Jean à Québec avec nos magnifiques femmes dont Lou-Adriane Cassidy chantant « Aurais-tu peur de moi? » et d’autres entonnant en consolation « Ils s’aiment » de Daniel Lavoie, consacré en 1989 notre premier Artiste pour la Paix de l’Année grâce à cette chanson : « enfants de la bombe, des catastrophes, de la menace qui gronde »…
Citons encore le film de notre ex-présidente des APLP, Guylaine Maroist, qui avec Léa Clermont-Dion a réalisé Je vous salue salope : misogynie au temps du numérique, dont on vient de voir une application pratique (oui, nous savons que nous ne devrions pas faire de jeux de mots sur un événement si dramatique). Le film a suscité énormément de réactions du genre « cette exploration du harcèlement sexiste à travers le monde met le doigt sur des situations inacceptables qui laissent de lourdes séquelles ». C’était écrit tel quel lors de sa sortie orchestrée aussi par le producteur des films de la Ruelle, Éric Ruel qui vient de se joindre au C.A. des APLP!
3- Que vient faire l’ONU là-dedans, censurée par l’OTAN, Carney et Trump ?
Vient d’avoir lieu la 5e Conférence ministérielle sur les diplomaties féministes: construire la paix et la démocratie alors que les crises se multiplient et que les institutions démocratiques font face à des tensions croissantes sur l’ensemble de la planète: les droits des femmes figurent parmi les premières victimes, tout particulièrement en matière de santé sexuelle et reproductive.
Selon les Nations unies, au rythme des progrès actuels, il faudrait encore près de 300 ans pour atteindre l’égalité femmes-hommes dans le monde. Ainsi, les conflits, les crises climatiques, l’inflation, l’endettement et l’insécurité alimentaire accentuent les inégalités existantes et affectent de manière disproportionnée les femmes et les filles. Or, les financements dédiés à l’égalité de genre reculent, alors que 420 milliards de dollars seraient nécessaires annuellement pour atteindre l’égalité dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Dans ce contexte, les diplomaties féministes, adoptées par un nombre croissant de pays progressistes, apparaissent comme des outils essentiels de défense des droits humains, de la démocratie et du multilatéralisme.
C’est pour promouvoir ces approches que l’Espagne a accueilli les 2 et 3 juin 2026 à Madrid la Vᵉ Conférence ministérielle sur les diplomaties féministes, un rendez-vous majeur visant à renforcer les alliances internationales et à transformer les engagements politiques en actions concrètes.
Bien sûr le Devoir, la Presse, le Soleil et la Tribune y ont consacré combien de pages exactement???? (voir à la fin de l’article l’information manquante…)
4- Un film de construction des femmes
La maison des femmes, cet extraordinaire film choral de Mélisa Godet qui a pris brièvement l’affiche avait gagné le prix Hydro-Québec du festival de Rouyn-Noranda. Il porte les paroles et actions de femmes pluridisciplinaires qui, à partir de 2016 dans la banlieue parisienne de Saint-Denis, réussissent à implanter un refuge, qui sera menacé de fermeture vu l’ignorance des hommes de pouvoir face aux problèmes spécifiques vécus par les femmes, en particulier immigrées. Le dynamisme connu de l’actrice Karin Viard en gynécologue obstétricienne chirurgienne qui sait reconstruire le clitoris de femmes excisées en surface anime une équipe soudée (chirurgienne, sociologue, psychologue, animatrice) personnifiée aussi par Laetitia Dosch, Oulaya Amamra et Eye Haïdara. N’oublions pas dans ce milieu de femmes l’homosexuel de service joué avec discrétion séduisante par Pierre Deladonchamps.
En vous écriant encore un film didactique ennuyeux, vous aurez tout faux! Peut-être avez-vous été échaudées par le grand film québécois à voir tout de même, Ma fille tu seras libre, déclaration d’une mère afghane dans le troisième long métrage du grand cinéaste Bachir Bensaddek (La femme cachée, Montréal la blanche), scénarisé par Marie Vien (Arlette), dénonçant la tradition accablante de promesses de mariage, qui a hélas manqué du budget qu’aurait mérité son ambition. On est également loin de la série télévisée La servante écarlate (The Handmaid’s Tale), d’après le roman de Margaret Atwood qui vient d’en écrire la suite, au côté dystopique parfois violent, ou du film Big Little Lies, réalisé par notre regretté Jean-Marc Vallée, avec Reese Witherspoon, Shailene Woodley, Laura Dern et Nicole Kidman.
Car La Maison des femmes parle aussi de violence conjugale, mais jamais sans la mettre directement en scène. Le film réussit admirablement à doser l’aspect documentaire de ce projet, (mis entre parenthèses par la réalité du COVID-19), dont on suit avec une émotion grandissante le parcours chaotique; quatre saintes femmes, drôles dans leur façon personnelle d’évacuer le stress devant le défi professionnel vécu avec la sensation « de vider la mer à la petite cuillère » par le partage de leurs vies personnelles puisant jusque dans l’absurde! On rit beaucoup!
Quel scénario éblouissant illuminé par des chants choraux, des ateliers d’auto-défense genre karaté, des projets de créations picturales et des séances dansées, nagées ou courues qui lui confèrent un rythme soutenu, sans oublier vers la fin une incursion brève et réjouissante dans le domaine des trans – showtime! – lors d’une activité éblouissante de financement de la Maison. D’ailleurs excédée par la tâche déjà surhumaine d’aide et l’ampleur rajoutée du défi de convaincre le grand public de sa nécessité vitale par des levées de fonds, Karin ne manquera pas de critiquer les absurdes 10% du budget national à la Défense…
Sauf une qui mourra sous les coups de son mari violent (on le pressent sans le voir), les femmes n’y sont pas présentées comme des victimes, mais comme des survivantes acharnées à travailler à leur propre reconstruction, épaulées par une solidarité lumineuse, le fil conducteur de cet admirable film dont on ressort énergisées plutôt que déprimées. L’antidote idéal aux 3 premières parties…

Notre amie de toujours Monique Simard partage ce témoignane sur facebook:
“Je m’appelle Lucie, j’ai 57 ans, pis je travaille dans une petite boulangerie à Côte-des-Neiges. Pas une boulangerie fancy avec des croissants à 8 $, des murs en béton poli pis des cafés avec des feuilles dessinées dans la mousse.
Une vraie petite boulangerie. Celle où les madames achètent leur pain tranché.
Où les étudiants prennent un café trop vite avant le métro.
Où les travailleurs de chantier entrent avec de la poussière sur les bottes.
Où les vieux messieurs restent un peu plus longtemps que nécessaire parce que chez eux, c’est silencieux.
Mardi matin, le 23 juin, je suis arrivée plus tôt que d’habitude. Il faisait beau.
Trop beau pour le lendemain d’une journée pareille.
La veille, le quartier avait figé.
Sirènes.
Rues barrées.
Messages aux familles.
Téléphones qui vibrent.
Rideaux entrouverts.
Clients qui n’arrivaient pas.
Employés qui demandaient s’ils devaient rentrer ou rester chez eux.
Une fusillade. Un policier mort. Un citoyen mort. Un autre policier blessé. Des familles brisées. Un quartier qui ne respirait plus pareil.
Moi, je n’étais pas sur la scène. Je n’ai rien vu de près.
Pis honnêtement, je ne veux pas voir les vidéos.
On n’a pas besoin de tout voir pour comprendre que c’est grave.
Des fois, respecter les morts, c’est refuser de transformer leur dernière minute en contenu.
À 6 h 15, j’ai sorti les baguettes du four. D’habitude, cette odeur-là me rassure.
Le pain chaud, c’est simple. C’est vivant. C’est le matin qui commence.
Mais ce matin-là, même le pain chaud avait l’air de marcher sur la pointe des pieds.
La première cliente est entrée à 6 h 42. Madame Cohen.
Elle habite le quartier depuis plus longtemps que moi.Toujours bien mise. Toujours un sac réutilisable plié dans son sac. Toujours deux pains, pas un. Un pour elle. Un pour sa voisine.
Elle a fermé la porte derrière elle doucement, comme si elle entrait dans une chambre d’hôpital. Elle m’a regardée pis elle a dit :« Lucie… c’est arrivé tellement proche. »
J’ai juste répondu : « Je sais. »
Parce qu’il y a des matins où les grandes phrases ne servent à rien.
Elle a pris ses pains. Ses mains tremblaient un peu. Je lui ai demandé si elle voulait un café.
Elle a dit non. Puis elle a dit oui. Elle s’est assise près de la fenêtre.
Pas longtemps. Juste assez pour boire trois gorgées pis regarder dehors.
La rue était normale, mais pas normale. Les autobus passaient. Les gens marchaient.
Les commerces ouvraient.
Mais tout le monde avait ce petit ralentissement dans le corps.
Comme quand tu passes devant une maison qui a brûlé.
Tu regardes sans vouloir regarder.
Vers 8 h, un policier est entré. Pas pour acheter beaucoup. Juste un café noir.
Il avait les yeux rouges. Pas besoin d’être proche de lui pour comprendre qu’il n’avait pas dormi. Il a sorti sa carte.
Je lui ai dit : « Laissez faire. C’est correct. »
Il a secoué la tête. « Non, madame. Je vais payer. »
Je lui ai répondu : « Aujourd’hui, je ne vous demande pas la permission. »
Il m’a regardée. Une seconde. Puis il a baissé les yeux.
Pas un grand moment de cinéma. Pas de musique. Pas de discours.
Juste un homme en uniforme, avec un café chaud dans les mains, qui avait l’air d’avoir perdu quelqu’un. Avant de sortir, il a dit : « Merci. » Pas fort.
Mais assez pour que ça reste dans la boulangerie après son départ.
À 9 h, mon employé, Kevin, est arrivé. 23 ans. Casquette à l’envers.
Toujours une blague dans la bouche.
Pas ce matin.
Il a mis son tablier en silence. Après dix minutes, il m’a demandé :
« Lucie, tu penses-tu que le monde devient fou? »
J’ai continué à placer les muffins. Je ne savais pas quoi répondre.
Parce que moi aussi, je me pose la question des fois.
Quand une personne prend sa haine, sa solitude, ses idées croches, pis décide de les lancer sur des inconnus dans une rue ordinaire, c’est pas juste une nouvelle.
C’est une fissure dans le sentiment de sécurité de tout le monde.
Kevin a ajouté : « Mon petit frère prend le bus là. Des fois il passe proche. »
Voilà. C’est ça, une tragédie de quartier. Tout le monde se met à calculer.
Ma fille aurait pu être là. Mon frère aurait pu passer. Mon père va à cette pharmacie.
Ma blonde prend ce chemin. Mon enfant attend l’autobus pas loin.
Le drame n’a plus l’air loin. Il entre dans ton horaire.
À midi, il y avait plus de monde que je pensais. Pas parce que les gens avaient faim. Parce qu’ils voulaient sortir un peu. Voir des visages. Entendre une cloche de porte. Se prouver que le quartier tenait encore debout.
Un monsieur a acheté six chocolatines.
Il m’a dit : « Je vais les porter au poste. Je sais pas quoi faire d’autre. »
Je lui ai mis deux muffins de plus dans le sac.
Il m’a regardée. J’ai dit : « Pour ceux qui n’ont pas mangé. » Il a hoché la tête.
Des fois, dans les journées trop grandes pour nous, on fait des petits gestes parce que c’est tout ce qu’on a. Un café. Un pain. Une porte tenue ouverte. Un message envoyé.
Une main sur une épaule. Un silence respectueux. Ça ne ramène personne.
Mais ça empêche le froid de gagner toute la place.
En après-midi, une jeune mère est entrée avec son garçon. Il devait avoir 6 ans.
Il a pointé les biscuits en forme d’étoile. Sa mère lui a dit : « Choisis-en un. »
Le petit a demandé : « Pourquoi il y a autant de policiers dehors? »
Sa mère a figé. Je l’ai vue chercher les mots.
Comment on explique à un enfant que parfois, même les adultes n’arrivent pas à protéger le monde comme ils voudraient? Elle a fini par dire : « Parce qu’hier, il y a eu quelque chose de très triste. Pis aujourd’hui, ils prennent soin du quartier. »
Le petit a réfléchi. Puis il a pris deux biscuits. Il en a gardé un dans sa main, pis il a dit :
« Celui-là, c’est pour un policier. »
Je vous le dis, j’ai dû me tourner vers la machine à café. Parce que des fois, un enfant comprend mieux que nous autres ce qu’il faut faire avec la peine. Il ne l’analyse pas. Il offre un biscuit.
Le soir, avant de fermer, je suis sortie deux minutes devant la boulangerie.
Le soleil descendait sur Côte-des-Neiges. Les vitrines reflétaient la lumière. Les gens marchaient plus lentement. Un autobus a freiné. Quelqu’un riait au loin, presque gêné de rire.
La vie revenait. Pas comme avant. Mais elle revenait.
C’est ça qui est étrange avec une ville.
Elle peut être blessée le matin, pis continuer à faire du café l’après-midi.
Elle peut pleurer un policier, un citoyen, des familles, pis quand même ouvrir les commerces, nourrir les enfants, conduire les autobus, ramasser les poubelles, servir du pain.
Pas parce qu’elle oublie. Parce qu’elle refuse de laisser la peur devenir propriétaire des rues.
J’ai barré la porte de la boulangerie plus tard que prévu.
Sur le comptoir, il restait un sac avec deux muffins. Je l’avais gardé pour un policier qui passerait peut-être. Ou pour n’importe qui qui aurait besoin d’un peu de douceur.
Je ne sais pas. Je suis rentrée chez moi avec l’odeur du pain dans mon manteau pis le cœur lourd. Pis je me suis dit qu’au Québec, le 23 juin, on parlait beaucoup de drapeaux, de chansons, de fête nationale, d’identité. Mais ce jour-là, à Côte-des-Neiges, l’identité du Québec, je l’ai vue ailleurs. Je l’ai vue dans une vieille dame qui tremble mais qui sort quand même chercher du pain pour sa voisine. Je l’ai vue dans un policier fatigué qui dit merci pour un café. Je l’ai vue dans un jeune employé qui s’inquiète pour son petit frère. Je l’ai vue dans un enfant qui veut donner un biscuit. Je l’ai vue dans un quartier blessé qui ne se referme pas complètement.
Parce qu’une société, ce n’est pas seulement ce qu’elle chante quand tout va bien.
C’est ce qu’elle protège quand tout va mal.
Pis aujourd’hui, moi, j’espère juste qu’on va protéger les vivants sans oublier les morts.
Avec moins de vidéos partagées. Moins de commentaires sales. Moins de haine lancée vite.
Pis plus de présence. Plus de douceur. Plus de monde qui regardent leur voisin pis qui disent, même sans grands mots : « T’es pas tout seul. »
François Tremblay a commenté: C’est de l’IA …mais c’est beau pareil…
Johanna Nutter: C’est si beau. Merci Monique!
Pierre Jasmin: Ces échanges trop humains nous réconfortent, j’ai le goût de les ajouter comme autre antidote dans cet article sur notre site que personne ne lit parce qu’il est censuré par nos grands médias guerriers…