Sherbrooke s’en va-t’en guerre mironton mirontaine…

Par les artistes pour la paix estriens Claude Saint-Jarre et Pierre Jasmin

Une ASSEMBLÉE de citoyens s’est tenue le 14 avril sur le thème Sherbrooke s’en va-t’en guerre au petit hôtel (situé à côté du grand hôtel-de-ville, c’est une création d’un collectif en vue de stimuler les rencontres informelles, gratuites et essentielles à la démocratie). L’Assemblée Citoyenne du 14 avril contestait l’approche DEFSEC de la Ville de Sherbrooke en matière de défense et d’investissements militaires.

Une quarantaine de personnes se sont exprimées dans trois ateliers : comment je veux être consulté, comment la Ville peut « durer » par la robustesse et la résilience et qu’est-ce que cette DEFSEC mange en hiver? Sur ce dernier point, un document de 90 pages Stratégie DEFSEC Sherbrooke est disponible sur Internet, sans avoir obtenu l’assentiment par vote des conseillers, conseillères, ce qui ne semble pas démocratique. La Mairesse s’y dit « tannée que les gens qui créent de la richesse soient vus comme des méchants » (citée ainsi par le journal gratuit Sherbrooke Info du 9 avril).

Trois conseillères déçues ont organisé l’événement Sherbrooke s’en va-t’en guerre! non sans avoir au préalable produit une lettre ouverte de protestation signée par 205 citoyens.nes et 16 organismes. Ces conseillères souhaitent un « espace de dialogue collectif sur la stratégie de la Ville en matière de défense et d’investissement militaire. »

Le clou de cette rencontre citoyenne fut un zoom d’une quinzaine de minutes par Maxim Fortin, politologue de l’IRIS (Institut de recherche et d’information socio-économique), qui a facilement défait l’idée du secteur militaire comme « opportunité d’affaires ». Voici sa présentation.

IRIS – Les dépenses militaires dépriment l’économie

L’IRIS, groupe indépendant et progressiste, effectue des recherches sur différents enjeux sociaux et économiques (on peut s’abonner).

La Stratégie DEFSEC récemment mise de l’avant par la mairesse de Sherbrooke, l’ex ministre libérale Marie-Claude Bibeau, vise à positionner Sherbrooke et l’Estrie comme un pôle important dans les secteurs de la défense, de la sécurité et des technologies duales (applications civiles et militaires). La stratégie mise sur les secteurs suivants : 1-cybersécurité; 2-intelligence artificielle quantique ; 3-infrastructures critiques ; 4-technologies duales (civil + militaire).

L’objectif global est de

➡️ stimuler l’économie régionale

➡️ attirer des investissements

➡️ renforcer la résilience économique et technologique

Les retombées attendues sont les suivantes :

– Création d’emplois qualifiés ;

– Diversification de l’économie ;

– Augmentation de l’innovation ;

– Renforcement de la sécurité des infrastructures.

Bref, ce que la DEFSEC nous propose, c’est de tirer avantage des guerres et des conflits qui affectent l’ordre international… C’est de voir la guerre comme une opportunité d’affaires! Cet « opportunisme militariste » a hélas le vent dans les voiles actuellement. On l’entend partout et la plupart des commentateurs et analystes politiques ne le remettent pas en question. Or, il est grand temps de le remettre en question! Le premier ministre du Canada a atteint dès 2025 la cible arbitraire de 2% fixée par l’OTAN, une promesse qui a déjà coûté $9 milliards. Sans avoir consulté la population, il a aussi décidé de consacrer 5% du PIB à l’armée et aux infrastructures connexes d’ici 2035. Ça pourrait représenter à terme des dépenses annuelles de $150 milliards, ce qui équivaudrait à environ 16% du budget fédéral

Cet opportunisme militariste doit être contré par deux arguments :

Un argument moral-éthique ou philosophique. Et, un argument économique.

Argument philosophique : investir dans le militaire, c’est investir dans la mort, la destruction, la surveillance et le contrôle des populations. C’est un investissement massif dans la violence étatique. Conséquences potentielles :

– Consolider les armées occidentales qui dominent l’ordre international (USA – OTAN)

– Normaliser la guerre comme business et comme politique par d’autres moyens

– Participer au développement de nouvelles technologies militaires mettant en danger l’ordre international et même la vie sur Terre (bombes nucléaires)

– Mettre en danger les populations de Palestine, Liban, Iran, Cuba, Venezuela etc où s’activent des mouvements et des forces s’opposant aux USA, à Israël et leurs alliés.

– Aggraver la crise climatique et causer des torts irréparables à l’environnement. À l’échelle mondiale, les armées représentent environ 5,5% des émissions totales de GES (soit presque le double de l’aviation civile), une estimation prudente puisque ces émissions commencent seulement à être comptabilisées dans les accords sur le climat.

Bref, d’un point de vue philosophique, investir dans le militaire dans le contexte actuel, c’est risquer de se retrouver du mauvais côté de l’Histoire, de s’enrichir aux côtés des oppresseurs et des pollueurs…

Argument économique : Ceci dit, est-ce si payant de miser sur le militaire?

Il y a un écart important entre le discours sur la rentabilité du secteur militaire et la réalité constatée par la recherche. Le discours des journalistes et des politiciens sur cet enjeu est presque toujours le même : l’industrie militaire stimule la production et l’innovation, crée des emplois et attire des capitaux. Or ceci est contredit par les recherches récentes sur le sujet…

1- Une étude américaine de 2025 conclut que les dépenses militaires tendent globalement à freiner la croissance économique: Hou, N., Pan, J., & Wang, X.-Y. (2025). Time-varying effects of U.S. military expenditure on economic growth: A disaggregated data analysis. Humanities and Social Sciences Communications, 12, Article 1504. https://doi.org/10.1057/s41599-025-05770-3

2- Une autre étude de 2025 trouve une corrélation négative significative entre dépenses militaires et croissance du PIB: Elshafei, A. S. M. A., Ahmed, D. M. H., Abd El-Raouf, M. M., & El-Qurashi, M. A. (2025). Military expenditure and economic growth: Evidence from African countries (1990–2023).

3- Une étude sur 35 pays de 2020 conclut clairement que les dépenses militaires sont « dommageables pour la croissance économique »: Azam, M. (2020). Does military spending stifle economic growth? The empirical evidence from non-OECD countries. Heliyon, 6(12), e05853. https://doi.org/10.1016/j.heliyon.2020.e05853

La première étude conclut que les dépenses militaires entravent généralement la croissance économique. Plusieurs composantes des dépenses militaires ont généralement un effet négatif. Les impacts des dépenses militaires et de leurs composantes sur la croissance économique varient selon les périodes

La 2e étude révèle une corrélation négative significative entre l’augmentation des dépenses militaires et la croissance du PIB, indiquant que lorsque les dépenses militaires augmentent, le taux de croissance économique tend à diminuer. Sur la base de ces résultats, l’étude recommande une réévaluation des politiques de dépenses militaires, en préconisant une réduction de celles-ci à un niveau ne dépassant pas 3,5 % du PIB. Un tel ajustement pourrait permettre de réorienter les ressources vers des secteurs plus productifs de l’économie, favorisant ainsi une croissance durable et une meilleure stabilité économique globale.

La 3e étude met en évidence un effet négatif clair des dépenses militaires sur la croissance économique. Dans l’ensemble, ces estimations apportent des preuves solides que les dépenses militaires loin d’être bénéfiques, sont néfastes pour la croissance économique.

Donc, nous avons ici 3 études récentes et crédibles nous disant de ne pas investir dans le militaire… Or, nous sommes actuellement bombardés de discours prônant des investissements dans le militaire! Pourquoi le vent nous pousse vers la mauvaise direction? Précédent historique, contexte international et lobbying :

1- Comme l’économie de guerre a profité au Canada et aux États-Unis au 20e siècle, deux pays épargnés par la brutale réalité des guerres mondiales, la mémoire collective nord-américaine a intégré l’idée qu’on peut s’enrichir et faire la guerre…

2- Dans le contexte international, on vit désormais dans un ordre international instable, en fait, un ordre déstabilisé par les deux plus grandes puissances nucléaires qui jadis le stabilisaient, les États-Unis et la Russie. Dans un monde de plus en plus dominé par la loi du plus fort, il n’est pas étonnant de voir les États vouloir augmenter leurs forces militaires.

3- Mentionnons le puissant lobbying de l’industrie militaire et désormais des magnats de la technologie qui poussent les gouvernements à investir dans le militaire… que ce soit pour faire de l’argent ou pour satisfaire leur vision d’un monde au bord de l’Apocalypse…

Comment éviter que le vent nous pousse dans la mauvaise direction?

1-Exposer la situation

2-Dénoncer la situation

3-S’organiser et se mobiliser pour obtenir une voix dans le débat

4-Se mettre en action et mettre de la pression sur les décideurs

Maxim Fortin conclut sa présentation en félicitant les citoyens de Sherbrooke rassemblés : « vous êtes très bien partis et je vous encourage à continuer et à mener cette bataille jusqu’au bout. Je vous remercie ! »

Il va sans dire que les Artistes pour la Paix appuient cette analyse d’IRIS et le mouvement citoyen de Sherbrooke, en les invitant à mettre en relation la censure qui sévit contre l’ONU et les APLP !