Par Pierre Jasmin

La question palestinienne est incontournable pour comprendre la guerre contre l’Iran

Le South China Post de 2012 exposait déjà la lubie de Netanyahu : https://www.scmp.com/news/china/article/1049403/china-says-iran-nuclear-talks-crucial-stage

« Je sais ce qu’est l’Amérique. L’Amérique est quelque chose que l’on peut très facilement faire bouger, la faire bouger dans la bonne direction. »

Benjamin Netanyahu, cité dans le Washington Post

Une grande partie du débat autour de la guerre actuelle contre l’Iran se concentre sur ses conséquences potentielles pour les États-Unis, l’une des questions les plus fréquemment posées étant de savoir si Washington va encore perdre la face au Moyen-Orient. Mais ce n’est pas la bonne question.

Même si la guerre produit le chaos et finit par nuire aux États-Unis et à l’Europe – comme l’ont fait les précédentes interventions en Irak, en Libye et en Syrie – la question la plus importante est de savoir quel bénéfice Israël, le partisan et l’initiateur de la guerre, peut en tirer. Après tout, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré qu’il préparait cette guerre depuis des décennies.

La raison en est la position de principe de l’Iran en faveur de la justice pour les Palestiniens. Cet engagement transcende les divisions confessionnelles : l’Iran est majoritairement chiite, tandis que les Palestiniens sont majoritairement sunnites. Les Iraniens et leurs alliés au Liban et au Yémen sont prêts à mourir en martyrs, et nombre d’entre eux ont déjà été tués par les frappes conjointes israéliennes et américaines. Pourtant, l’aspiration à la justice s’est révélée à la fois profonde et résiliente.

L’Iran reste le principal bastion de la résistance à Israël, non seulement en dénonçant le régime d’apartheid d’Israël et le génocide à Gaza, mais en soutenant des groupes de résistance armée tels que le Hezbollah et le Hamas. En contraste, presque tous les gouvernements de la région ne sont opposés qu’en paroles à l’occupation et à l’oppression de la Palestine par Israël, tout en coopérant avec Israël dans la pratique.

La Turquie est un point de transit important pour le pétrole et le gaz fournis à Israël. L’Égypte aurait aidé Israël à bloquer Gaza et à affamer ses habitants. Lors du dernier acte d’agression israélienne contre l’Iran en 2025, les défenses aériennes jordaniennes et saoudiennes ont protégé Israël des missiles iraniens. Les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan ont officialisé leurs relations avec Israël par le biais des accords d’Abraham de 2020. Elbit Systems, une entreprise israélienne de défense, représente 12 pour cent des importations totales d’armes du Maroc, et d’autres régimes arabes achètent ouvertement ou tacitement des armes et du matériel de surveillance israéliens. Cette hypocrisie est propre à de nombreux autres pays, notamment occidentaux.

Sans mentionner son propre arsenal nucléaire, Israël tire sans cesse la sonnette d’alarme sur la menace imminente d’une arme nucléaire iranienne. Brandissant des diagrammes aussi farfelus que l’éprouvette dans la main de Colin Powell lorsqu’il justifiait une attaque sur l’Irak, Netanyahu affirme depuis des décennies que l’Iran n’est qu’à quelques semaines de fabriquer la bombe. Mais ces affirmations répétées n’ont fait que confirmer les conclusions de la CIA et d’autres professionnels du renseignement selon lesquelles Téhéran ne recherchait pas de telles armes.

Néanmoins, ces accusations sans fondement ont été invoquées par Donald Trump et d’autres, comme le premier ministre canadien Mark Carney, le président français Emmanuel Macron ou le chancelier allemand Friedrich Merz – au demeurant tous portés au pouvoir à partir de la finance internationale – qui ont exprimé leur soutien à la guerre contre l’Iran. Ce symptôme de la démodernisation politique de l’Occident – ​​recul de débats fondés sur des preuves au profit d’affirmations viscérales – est également évident dans la campagne de militarisation actuelle basée sur de prétendues menaces de la part de la Chine et de la Russie.

L’inquiétude d’Israël concernant les droits humains des Iraniens est tout aussi creuse. En réalité, Israël cherche à fragmenter, affaiblir et désarmer l’Iran, éliminant ainsi la République islamique en tant que dernier grand État à s’opposer à Israël dans la région. Israël veut que l’Iran accepte la tutelle israélienne et occidentale sous la forme de Reza Pahlavi, le fils aîné du dernier Shah d’Iran, ou de tout autre collaborateur. Mais l’objectif principal est de supprimer la dernière défense étatique des droits palestiniens et de rendre l’État iranien dysfonctionnel. La cause profonde de l’attaque militaire contre l’Iran est donc la question de la Palestine. Toutes les guerres d’Israël ont été menées pour perpétuer la nature sioniste de l’État, c’est-à-dire pour résister à l’idée d’égalité pour tous les habitants de la terre située entre le Jourdain et la mer Méditerranée. En d’autres termes, le sionisme est la principale cause de violence dans la région.

L’idéologie du sionisme est inscrite dans l’une des lois fondamentales d’Israël, qui fait office de constitution. L’État sioniste se décrit comme « l’État-nation du peuple juif ». Cela inclut les juifs à travers le monde, quelle que soit leur attitude envers l’État sioniste – qu’ils soient des partisans enthousiastes, des fervents opposants ou qu’ils n’aient simplement rien à voir avec Israël. Cela prend effectivement en otage les Juifs du monde entier, les rendant vulnérables à l’opprobre, voire à la violence de la part de ceux qui sont révoltés par les actions israéliennes. Un nombre croissant d’Israéliens estiment que les Palestiniens, y compris ceux qui ont évité l’expulsion en 1948 et sont désormais citoyens israéliens, n’ont pas leur place dans le pays. Plusieurs ministres du gouvernement actuel poursuivent activement le nettoyage ethnique par le biais d’entraves bureaucratiques, de violence des colons, d’exil forcé, voire de génocide. La tragédie de Gaza est l’incarnation la plus convaincante de l’idéologie sioniste.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a admis que la frappe de son pays avait été déclenchée par l’attaque planifiée par Israël contre l’Iran. Washington estimait que l’attaque israélienne entraînerait des représailles contre les actifs américains dans la région et a donc lancé sa propre « opération préventive ». Cette explication importante suggère qu’Israël avait reçu le feu vert pour commencer à bombarder l’Iran au moment de son choix. Cela peut paraître surprenant, étant donné qu’une grande partie de l’armement avancé d’Israël est de fabrication américaine et que son déploiement à une si grande échelle nécessiterait une coordination étroite avec Washington. L’aveu de Rubio a ravivé l’argument de longue date parmi les critiques de droite comme de gauche selon lequel les actions américaines au Moyen-Orient ont été largement motivées par les priorités stratégiques israéliennes plutôt qu’américaines. C’est ce qu’a montré un récent sondage qui a également révélé que plus de la moitié des répondants croient que Trump a accepté de déclencher la guerre afin de détourner l’attention du public du dossier Epstein.

Il importe donc peu que les guerres américaines dans la région profitent aux États-Unis sur les plans économique, militaire ou politique. Peu importe non plus le prix que les Américains ont payé en sang et en argent. La vraie question est de savoir si Israël en a profité. On pourrait affirmer qu’Israël a été le seul bénéficiaire des mésaventures américaines au Moyen-Orient. L’invasion de l’Irak en 2003 a éliminé Saddam Hussein et son parti Baas, supprimant ainsi l’Irak en tant que puissance militaire régionale majeure. La guerre civile syrienne, alimentée et prolongée par l’implication de la CIA et de ses homologues européens, a gravement affaibli un autre adversaire de longue date d’Israël. Pendant ce temps, l’intervention de l’OTAN en Libye a conduit à l’effondrement d’un État prospère qui soutenait depuis longtemps la résistance palestinienne. Dans chaque cas, les États qui s’étaient opposés à la dépossession des Palestiniens par Israël et qui avaient le pouvoir d’agir de manière indépendante en sont ressortis affaiblis, voire fragmentés.

Ces actions menées par les États-Unis mettent en œuvre les idées énoncées dans un document politique de 1996 intitulé Une rupture nette : une nouvelle stratégie pour sécuriser le royaume, A Clean Break: A New Strategy for Securing the Realm. Ce document a été préparé pour le futur gouvernement israélien de Benjamin Netanyahu par un groupe d’étude que dirigeait le stratège néoconservateur américain Richard Perle, plus tard président du Conseil de politique de défense. Parmi les autres membres du groupe figuraient Douglas Feith, qui deviendra plus tard sous-secrétaire à la Défense des États-Unis et est souvent considéré comme l’architecte de la guerre en Irak de 2003, ainsi que David Wurmser, qui deviendra ensuite conseiller pour le Moyen-Orient auprès de Dick Cheney et de John Bolton. Le rapport propose une nouvelle stratégie régionale bien plus ambitieuse pour Israël. Ce document, produit par des initiés de Washington souvent qualifiés d’«Israel Firsters», a été rendu public, ce qui signifie qu’il ne s’agit pas de théories du complot.

Israël s’est montré à la fois concentré et flexible pour rallier le soutien des grandes puissances. Au début de son existence, l’État comptait sur le soutien politique et les armes soviétiques. Staline cherchait à affaiblir la Grande-Bretagne en Asie occidentale et espérait, en vain, que les fondateurs d’Israël qui se déclaraient socialistes en feraient un allié de l’URSS dans la région. En attaquant l’Égypte en 1956, Israël s’alliait à la Grande-Bretagne et à la France alors qu’elles s’accrochaient désespérément à leurs empires coloniaux. Cependant, c’est à Washington qu’il a trouvé son soutien le plus durable.

Ce soutien a été mobilisé et organisé par un puissant lobby composé de sionistes chrétiens et juifs. Ceci est bien connu et documenté dans diverses sources, notamment le livre de John Mearsheimer et Stephen Walt de 2007, Le lobby israélien et la politique étrangère américaine. Au cours de la guerre actuelle, il a été rapporté que les sionistes chrétiens endoctrinent les troupes américaines déployées en présentant l’attaque contre l’Iran comme une guerre sainte et un moyen de provoquer le Second Avènement du Christ. Afin de justifier l’attaque contre l’Iran, plutôt impopulaire aux États-Unis, plusieurs commandants ont eu recours au concept apocalyptique de « la fin des temps». Un commandant a déclaré que « le président Trump a été oint par Jésus pour allumer « la flamme de feu » en Iran afin de provoquer l’Armageddon et marquer Son retour sur Terre». Même si le Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth n’a pas explicitement approuvé ce type de propagande, ses opinions – et celles de nombreux autres membres de l’administration Trump –s’alignent plutôt sur celle-ci.

Le génocide à Gaza a aliéné de nombreux juifs et chrétiens américains et des fissures apparaissent dans le soutien jusqu’alors inébranlable à Israël aux États-Unis. Pour la première fois dans l’histoire des relations américano-israéliennes, davantage d’Américains ont exprimé leur soutien aux Palestiniens qu’aux Israéliens en 2026. Sentant que cette désaffection pourrait éventuellement relâcher l’emprise d’Israël sur la politique étrangère américaine, Netanyahu a agi rapidement, rendant visite à Trump sept fois en moins d’un an. Trump, cédant à cette pression sans tenir compte des conseils de ses experts militaires et du renseignement, n’avait pas, lui non plus, de temps à perdre. Alors que la Coupe du monde FIFA doit se dérouler en Amérique du Nord cet été – et, plus important encore, les élections de mi-mandat en novembre –, il a ordonné aux forces américaines de se joindre à Israël pour attaquer l’Iran le 28 février.

Israël méprise depuis longtemps et ouvertement le droit international, utilisant régulièrement sa supériorité militaire et technologique contre ses voisins. Les États-Unis, de leur côté, avaient l’habitude de faire semblant de respecter le droit international. Aujourd’hui, cependant, Trump déclare ouvertement qu’il n’en a pas besoin, s’appuyant plutôt sur sa « propre moralité ». Son chef de cabinet adjoint, Stephen Miller, a expliqué : «Nous vivons dans un monde dans lequel vous pouvez parler autant que vous voulez des subtilités internationales et de tout le reste, » ajoutant que « Nous vivons dans un monde, dans le monde réel, qui est régi par la force, qui est régi par la puissance, qui est régi par le pouvoir. »

De nombreux experts, y compris des officiers supérieurs américains et britanniques à la retraite, doutent de la victoire des États-Unis en Iran et anticipent une nouvelle débâcle. Ils peuvent avoir raison ou non. Cependant, ce qui compte pour Netanyahu n’est pas le succès de l’armée américaine, mais que l’Iran soit affaibli, quelle qu’en soit l’issue. Si cela ne se concrétise pas et que le régime d’apartheid israélien est confronté à une menace qu’il juge existentielle, il disposera des armes nucléaires à utiliser en dernier recours. Tous les discours sur la « menace nucléaire iranienne » ne doivent pas faire oublier le fait que deux puissances nucléaires ont attaqué conjointement un pays non nucléaire. Si le pari d’Israël échoue, ses mœurs politiques particulièrement cyniques et égocentriques suggèrent qu’il utiliserait l’arme nucléaire plutôt que d’abandonner le sionisme et de négocier une transformation politique du régime actuel en un système plus inclusif. Israël préfère anéantir l’Iran, un pays de 93 millions d’habitants, plutôt que d’accepter l’égalité avec les Palestiniens qu’il contrôle désormais à Gaza et en Cisjordanie.

S’il est important d’évaluer les chances de l’Amérique de conserver son hégémonie mondiale à la suite de cette guerre, il est impératif de prêter attention aux conséquences possibles pour Israël, l’initiateur de cette guerre. L’État sioniste – « super-Sparte », comme Netanyahu a qualifié Israël il y a quelques mois – est capable de déclencher une catastrophe sans précédent. Comme l’a montré le génocide en cours à Gaza, personne n’ose arrêter Israël.

Yakov M. Rabkin