UNRWA et Iran : notre ami Pierre Galand écrit aux AplP

Par Pierre Jasmin, secrétaire général des Artistes pour la Paix

1- Soutenons l’UNRWA !

« Du bel ouvrage, mon cher Pierre », m’écrit cet ex-sénateur socialiste belge de 85 ans dont un texte a enfin percé la censure en paraissant dans le Soir, un journal centriste fondé en 1887 (à lire en 2e partie). Qui est-il? Il se définit comme humaniste, tiers-mondiste, pacifiste, altermondialiste, militant des droits de l’Homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Wikipedia le décrit comme une personnalité du monde associatif et de la coopération au développement belge (OXFAM), en rappelant que le 20 octobre 1985, sa voiture était bombardée de cocktails Molotov dans une attaque revendiquée par les Cellules communistes combattantes, leur communiqué dénonçant son « pacifisme petit-bourgeois » (alors qu’eux-mêmes passaient leur temps intellectuel à se tricoter un nom chouette pour faire ccc)!

Avec courage, Pierre s’engagera encore davantage dès 1986 en présidant l’Association Belgo-Palestinienne qu’il avait cofondée en 1976 avec Naïm Khader et Marcel Liebman et en intervenant lors de colloques à l’ONU en tant que président du Comité Européen de Coordination des ONG sur la Palestine (CECP).

Nous lui avions écrit le 6 octobre dernier, vu nos liens à travers l’Agora des Habitants de la Terre, fondée par Riccardo Petrella : « Merci de lutter encore et toujours pour la Palestine, cher Pierre Galand », car comme nous il se désolait de communiqués négatifs par l’extrême-gauche : « Je crois qu’on se trompe en attaquant la reconnaissance de la Palestine – les AplP avaient été critiqués pour avoir félicité le gouvernement canadien pour cette reconnaissance quoique tardive [i] -. Il faut au contraire bâtir sur sa réalité, en dépit des conditions dégueulasses que Macron et d’autres membres de l’OTAN y ont imposées. Les foules qui se sont pressées en fin de semaine partout dans le monde POUR LA PALESTINE montrent le prix qui est accordé à la réalité en péril de son existence ».

La photo en tête provient d’un article sur l’UNRWA [ii] que Pierre nous envoie. La grande Francesca Albanese est attaquée depuis par le ministre des Affaires étrangères français sur une phrase qu’elle n’a pas prononcée à Doha. Quelle forfanterie et lisons plutôt, comme Rita Amabili nous y engage, Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine dont on annonce la traduction en anglais pour avril. Comme rapporteure de l’ONU sur la Palestine, Albanese avait prononcé le 15 juillet dernier à l’ouverture du sommet du Groupe de La Haye, organisation internationale coprésidée par les gouvernements colombien et sud-africain, devant des ministres et délégué·e·s de plus de 30 pays réunis à Bogotá, en Colombie, un discours informé pour les enjoindre à mettre fin au génocide des Palestinien·ne·s perpétré par Israël, disant entre autres « : « La Palestine aura écrit le dernier acte d’une saga millénaire des peuples qui se sont soulevés contre l’injustice, le colonialisme et, aujourd’hui plus que jamais, la tyrannie néolibérale. Excellences, chers amis, je tiens à exprimer ma gratitude aux gouvernements colombien et sud-africain pour avoir réuni ce groupe, mais aussi à tous les membres du Groupe de La Haye, à ses membres fondateurs pour leur position de principe, ainsi qu’à tous celles et ceux qui se sont joints à eux. »

Aujourd’hui, Javier Bardem, Tilda Swinton et 80 acteurs et réalisateurs blâment la Berlinale de garder le silence sur le génocide. En 2013, Le Devoir qui ne nous censurait pas à l’époque, avait écrit : « C’est au sortir de l’avion en provenance de Berlin que la cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette, qui a présenté son film Inch’allah à la Berlinale, a été proclamée Artiste pour la paix de l’année 2012. Le conseil d’administration AplP s’est montré séduit par le parcours de la jeune femme engagée, préoccupée par les problèmes du Moyen-Orient, qui a effectué six séjours en Palestine en tournant aussi dans la région un documentaire sur le making of du film Incendies de Denis Villeneuve. »

Dans l’article envoyé par Pierre G. en annexe de ses six petits mots d’encouragement sur nos prises de position, on lit l’introduction suivante :

Regardez cette photo d’enfants, prise à Gaza en août 2024.

Ils se tiennent par la main dans une école de l’UNWRA, en ruine.

« Il y avait longtemps que je n’avais pris de photos d’enfants participant à une activité amusante. Même si le décor est sinistre, au moins les enfants sourient », raconte le photographe.

Il s’agit d’une des photos exposées à la Bourse à Bruxelles, histoire de rappeler aux touristes et promeneurs amateurs de bonne bière qu’un drame continue à se jouer dans le monde : un génocide qui ne s’arrête pas.

Et le sourire de ces enfants, dont certains ont tout perdu à commencer par leur famille, nous incite à continuer le combat pour les droits d’un peuple martyrisé. Il ne s’agit pas seulement de faire appliquer la justice internationale afin de punir le gouvernement israélien génocidaire et son armée docile, il nous faut inciter nos propres gouvernants à sauver les Nations Unies et les règles qui peuvent garantir la paix pour tous dans notre civilisation en déclin. Le soir de cette inauguration, nous écoutions la conférence de Philippe Lazzarini, commissaire général de l’UNWRA devant un auditoire bien rempli de jeunes attentifs, impressionnés et émus par le travail de cet organisme des Nations Unies qu’Israël veut détruire à tout prix.

2- Pour l’avenir de l’Iran : le changement viendra du peuple

Par Pierre Galand (son article dans le Soir, reproduit intégralement)

« Au fil de mon engagement public, j’ai soutenu les luttes contre la domination coloniale et l’apartheid – notamment au Congo, en Palestine, en Afrique du Sud – , défendu le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui et contribué à mobiliser l’opinion belge en faveur des Chiliens fuyant la dictature née du coup d’État de 1973. Cette même boussole — se tenir aux côtés des peuples plutôt que des régimes — devrait guider notre regard sur l’Iran aujourd’hui.

La théocratie iranienne n’est pas seulement un système autoritaire interne. Elle est devenue, au fil des décennies, un acteur régional dont l’appareil sécuritaire et le projet idéologique nourrissent l’instabilité, la militarisation et le fondamentalisme religieux au Moyen-Orient. Par l’intermédiaire de milices, de groupes armés et d’une logique de confrontation permanente, elle exporte la crise plutôt que la paix. Cela ne sert ni la cause palestinienne ni aucune autre lutte pour la justice. Au contraire, cela enferme les sociétés dans des cycles de violence qui affaiblissent les véritables mouvements démocratiques. Une politique fondée sur la guerre permanente ne libère pas les peuples : elle les instrumentalise. Les événements en Iran ont brutalement rappelé cette réalité. À travers tout le pays, des milliers de citoyen.ne.s sont descendu.es dans la rue pour réclamer dignité et changement politique. Ils ont été accueillis par des balles, des arrestations massives, la torture et un quasi-black-out d’Internet. L’ampleur de la répression — des milliers de morts ou de disparus — ne laisse personne indifférent. Pour beaucoup d’entre nous, engagés de longue date dans la défense des droits humains, il s’agissait d’un choc profond : le massacre de civils, la plupart des femmes et des jeunes qui demandaient simplement à être entendus. On se souvient des terribles répressions contre les femmes qui clamaient leur volonté d’être respectées en tant que femmes dignes et libres.

Mais ce soulèvement nous enseigne aussi autre chose. Les mouvements sociaux ne survivent pas à la terreur d’État par la seule spontanéité. Ils tiennent grâce à la structure, à la mémoire et à l’organisation. Quand les communications sont coupées, que les arrestations sont arbitraires et que la peur devient systématique, seuls des réseaux coordonnés permettent à une mobilisation de perdurer. L’expérience iranienne confirme une vérité bien connue de l’histoire progressiste : la résistance à l’autoritarisme est d’autant plus efficace qu’elle est organisée, enracinée dans la société et politiquement cohérente. Loin d’être des flambées isolées, les manifestations se sont appuyées sur des réseaux reliant villes et provinces, assurant la circulation de l’information malgré la censure et maintenant la pression malgré la répression. Parmi eux figurent les « unités de résistance », liées à l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran. Leur rôle de coordination nationale explique en partie pourquoi le mouvement ne s’est pas effondré après les premières vagues de violence. J’évoque cela avec prudence mais convaincu de la force de la résistance d’un peuple. Depuis plus de vingt-cinq ans, je suis de près l’opposition démocratique iranienne. J’ai eu l’occasion de connaître Maryam Radjavi et son mouvement. J’ai pu constater leur engagement en faveur de la laïcité, de l’égalité entre femmes et hommes et d’une république démocratique. J’ai également vu comment ce mouvement est la cible constante de campagnes de désinformation. Trop souvent, en Europe, y compris à gauche, on reprend sans distance critique des accusations qui proviennent directement ou indirectement des récits du régime. Or discréditer l’opposition fait partie des méthodes classiques des pouvoirs autoritaires. Une solidarité authentique exige un examen rigoureux, pas la répétition de clichés.

Surtout, l’avenir de l’Iran ne peut être enfermé dans de fausses alternatives. Une transition démocratique ne peut ni passer par l’apaisement de la théocratie, ni être sous-traitée à des puissances étrangères ou à des projets de restauration. La récente tentative de restauration monarchique centrée sur le fils du Shah déchu, appuyée par certains gouvernements et amplifiée par les médias, est présentée comme un raccourci vers la stabilité. Mais un changement fabriqué de l’extérieur n’est pas de l’autodétermination. C’est un schéma bien connu dans la région, qui conduit trop souvent à la dépendance et à de nouvelles formes d’autoritarisme. Compter sur des capitales étrangères pour installer un dirigeant n’a rien de démocratique. La seule voie crédible est celle que les mouvements de solidarité ont toujours défendue : un changement porté par la société iranienne elle-même, par une résistance civique et politique organisée, sans intervention militaire étrangère. La démarche de l’opposition iranienne s’inscrit clairement dans cette logique : elle rejette à la fois l’accommodement avec la théocratie et toute intervention extérieure, affirmant que la transformation durable doit venir des Iraniens eux-mêmes.

Or l’Europe a trop souvent fait fausse route. Des années de « dialogue » avec Téhéran ont parfois ressemblé à de la complaisance. La stigmatisation d’une partie de l’opposition par des inscriptions sur des listes terroristes — ensuite annulées par les tribunaux — a affaibli les forces démocratiques tout en offrant un répit diplomatique au régime. Même corrigées juridiquement, ces erreurs ont laissé des traces politiques. La décision récente de l’Union européenne de désigner les Gardiens de la révolution comme organisation terroriste constitue une rupture nécessaire. Mais elle ne suffira pas. Si l’Europe veut être cohérente avec ses principes, elle doit cesser de traiter ce régime comme un partenaire ordinaire, soutenir la reddition de comptes pour les crimes commis et refuser de sacrifier les acteurs démocratiques à des calculs diplomatiques à court terme.

Pour les progressistes, le constat devrait être clair : la théocratie iranienne n’est pas un rempart contre l’injustice, elle en est l’une des sources. Ni la dictature religieuse ni la restauration monarchique ne représentent une solution démocratique. Seule une alternative républicaine, issue d’une mobilisation organisée de la société, peut ouvrir une perspective stable.

L’Europe n’a pas à choisir le futur gouvernement de l’Iran. Mais elle doit cesser de consolider le présent. La solidarité, c’est soutenir un peuple pour se libérer lui-même. »

Pierre Galand est un ancien sénateur belge (PS, 2003-2007) et militant de longue date pour les droits humains. Ancien secrétaire général d’Oxfam Belgique, il a également présidé l’OMCT Europe et plusieurs organisations de solidarité internationale.

Les caractères gras de l’article sont par nous qui reproduisons cette forte affirmation claire qu’Amir Khadir soutiendra à 100%, en tenant à rappeler la position du Réseau pancanadien pour la Justice et la Paix, exprimée en une heure en anglais par Pierre Jasmin, Ken Stone et Youri Smouter il y a deux semaines sur l’Iran, l’Ukraine et le Venezuela – https://www.youtube.com/watch?v=_wHlXal_1Mo 

ii[] https://www.entreleslignes.be/humeurs/unwra-israel-interdit-le-retour-des-palestiniens/ L’UNRWA en français c’est L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.