Trois rédemptions québécoises du cinéma d’été

Par Pierre Jasmin pour l’Aut’Journal

https://www.lautjournal.info/20260828/trois-redemptions-quebecoises-du-cinema-dete

Luc Picard dans Rédemptions joue le sombre personnage principal d’une rare intensité,

Les parutions cinématographiques d’été sont par tradition légères, ce qui n’exclut pas leurs réussites, comme les Furies de Mélanie Charbonneau l’été dernier ou Nos Belles-Sœurs version musicale de René-Richard Cyr en 2024.

1- François-e met en scène un personnage choisi par Louis Morrissette en vue d’un léger film de 90 minutes. Il y endosse le rôle fabriqué d’un trans par pur opportunisme carriériste, où son inexpressivité d’acteur le sert admirablement. Car le récit travaillé par la trans Gabrielle Boulianne-Tremblay lui réserve, après le succès financier, donc superficiel initial de la supercherie, des détours inattendus mais réalistes. Les confrontations du personnage se multiplient avec ses employeurs, sa famille et son ex, ses chums de hockey, la violence de rue cruelle trop familière aux trans et enfin avec la riche rencontre de la scénariste trans Sarah : elle va réécrire ses dialogues bancals en connaissance de cause, tout en restant dans l’ombre, thème proche d’Edmond Rostand dans Cyrano de Bergerac. Le film s’achève par un retournement de situation dont les conséquences ne seront pas que négatives : il ne s’agit donc pas d’une comédie dramatique, mais d’un parcours sinueux inattendu qui a le grand mérite de faire réfléchir le spectateur. Mon épouse et moi avons longuement dialogué au sortir du cinéma.

2- 125 rue des Malaises tourné par Louis Bélanger (les mauvaises herbes, Gas Bar Blues!) en deux jours sous la supervision de la productrice aguerrie Denise Robert, deux décennies après les invasions barbares explorant l’aide médicale à mourir (le film suivant confie à Sophie Desmarais une expertise en la matière). Le film aurait été en partie improvisé par les cinq acteurs rompus à cet art, fait de réparties où la synchronicité joue un grand rôle : l’échec de La menteuse l’été dernier tenait à son absence, pas à cause des comédiens qui avaient réussi le menteur l’année précédente, mais à cause d’un scénario débile. Ici, brillent Geneviève Schmidt, Pierre-Luc Funk, Claude Legault, Guylaine Tremblay et Rémy Girard qu’on voit beaucoup à l’article de la mort dans notre cinéma mais tellement génial qu’il renouvelle le sujet à chaque fois. Ce film casse-gueule réussit à capter notre attention, parce qu’il respecte les règles d’or du théâtre classique : unité de lieu et de temps avec cinq personnages qui malmènent l’unité d’action, pour notre grande joie.

3- Rédemptions, chef d’œuvre de Luc Picard, m’a interpellé au sortir de la lecture des 761 pages bouleversantes de Benoît Paré où il raconte son séjour de sept ans en Ukraine, les années qui ont immédiatement précédé l’invasion par Poutine du Donbass en voulant le sauver. Comment, depuis les 42 ans où je me dépatouille dans le rôle impossible d’artiste pour la paix, ai-je pu échapper à la compréhension du rôle d’observateur neutre onusien, révélé par ce récit génial d’une très grande humanité? Pourquoi ce parallèle ? L’essentiel des deux œuvres ne consiste ni en le scénario compliqué de Luc, ni en la succession d’événements et de rencontres, vécue par Paré en Ukraine, mais en un lâcher prise qui évite les jugements hâtifs et humanise les faits subis avec la plus grande compassion. On comprend ainsi que tous les événements de nos vies chaotiques ne servent in fine qu’à la rédemption de nos âmes. Le jeu d’acteurs, en particulier le jeune Henri Picard et son amoureuse du film, Kelly Depeault, et l’humanité paternelle de Maxim Gaudette, sont enrobés par une musique tout-à-fait envoûtante d’Alex Nevski à la simplicité reflétant celle de Noël blanc et d’Adeste fideles de nos enfances.

Les Artistes pour la Paix aiment les contrastes posés par l’APLP2006, Luc Picard, endossant le destin double de criminel endurci et bon père de famille, et par l’APLP2016, Samian, dealer de drogue qui parvient à ses fins par le meurtre – qui joue dans la quotidienne Antigang, scénarisée par nulle autre que celle à qui on a rendu un grand hommage en 2014, Fabienne Larouche. Être pour la paix ne veut pas dire être nécessairement nunuche peace and love, cf notre hommage posthume à Pierre Falardeau, artiste contre la paix sur http://artistespourlapaix.org/?p=5089