Thélyson Orélien 

Par Yves Gingras, Émilie Nicolas et deux ou trois mots du secrétaire des Artistes pour la Paix Pierre Jasmin

L’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien à Paris, le 8 septembre dernier. Photo: Joel Saget Agence France-Presse

1- La nature de la preuve

Principal historien et sociologue des sciences à l’UQAM, Yves Gingras, appuyé par la doyenne des sciences juridiques Rachel Chagnon, a dénoncé la dérive médiatique envahie par Balance ton Claude qu’ils estiment incapable de prouver quoique ce soit sur des pourcentages de probabilités d’accusations. À l’émission TOUT PEUT ARRIVER de Marie-Louise Arseneault dont on ne peut plus se passer, Yves a brandi un exemplaire de Faire preuve : Comment nos sociétés distinguent le vrai du faux, un ouvrage collectif paru en mai 2025 aux Presses de l’Université de Montréal, codirigé par Julien Prud’homme et Molly Kao. Ses 258 pages examinent la nature de la preuve en concluant que la force probante dépend toujours du contexte qui l’entoure, plutôt que de s’imposer d’elle-même.

Les décrypteurs et Tout le monde en parle feront-ils amende honorable de leurs propos condescendants sur l’écrivain? On attend de François Cardinal « La vérité n’a pas de camp », thèse et titre du nouveau livre de l’éditeur adjoint à la Presse qui prétend défendre la valeur de l’objectivité dans le milieu journalistique. Hum.

2- Paratonnerre 

Émilie Nicolas [i] espère simplement que « Thélyson Orélien prend soin de lui, (..) victime d’une « telle charge symbolique qui ne peut appartenir à un seul homme, ni être portée par lui seul. (…) Parce que ce soupçon de tricherie et d’imposture collective, oui, avant toute chose, il est épuisant. Dans cette dureté et cette fatigue, parfois, on ne donne pas droit à l’erreur – ce qui ne fait que prolonger la déshumanisation (…). C’était ça ou mourir vient humaniser les migrants alors que l’arène politique française se surpasse de violence et de polarisation sur cette question. Le roman, accueilli chez Grasset, juste avant qu’Olivier Nora en soit licencié, j’espère qu’Orélien sait, dans le contexte, que son entrée en France était, selon la perspective, soit un acte de résistance, soit un crime de lèse-Bolloré, ainsi qu’une provocation de l’extrême-droite. Paratonnerre des foudres de l’époque…».

3- Menteur

Selon Balance ton Claude, Thélyson Orélien aurait fait générer son roman C’était ça ou mourir [ii] à 100 % par l’IA. Quel résultat, menteur ou pas, donneraient les 3 paragraphes suivants extraits du chapitre 20, si je les lui soumettais?

« C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine; les vrais papiers ce sont tes nerfs. (…) Quand tu mens une fois pour éviter une balle, tu pleures après. Quand tu mens dix fois, tu culpabilises encore un peu. Mais au bout de cent mensonges, tu deviens ton propre masque. (…)

Ma grand-mère : « Manti ou pa janm bèl. Men gen sa ou fè pou viv, epi gen sa ou fè pour mouri. Pas konfonn yo. (Le mensonge n’est jamais sans salissure. Mais il y a ce qu’on fait pour vivre, et ce qu’on fait pour ne pas mourir. Ne les confonds pas.)

Un policier m’a posé une question banale. (…) j’ai répondu ce qu’il fallait : un mensonge de plus.

Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. (…) « Pourquoi t’as dit que t’étais pas mon fils? » Je lui aurais répondu : « Parce qu’il fallait passer, manman. Parce que ce jour-là, ton nom, mon nom, notre nom…ça faisait obstacle. Et j’ai préféré trahir le nom que trahir le corps. (…) Alors j’ai fait ce que tout le monde faisait : j’ai continué. J’ai marché. Encore. Avec la conviction étrange que, quelque part au bout du chemin, je finirais bien par trouver un endroit où dire mon vrai nom ne serait plus un risque, mais une délivrance. »

4- Mohamed Lotfi 29 septembre

Mon propos porte sur l’usage de l’IA et sur le dernier livre d’Orélien. Quant aux plagiats que La Presse dit avoir relevés dans d’autres de ses œuvres et articles, c’est une autre affaire. J’ai néanmoins quelques questions. Pourquoi Orélien en particulier ? Des milliers de livres paraissent chaque année, et plusieurs sont le fruit d’emprunts, de « collaborations » discrètes ou d’inspirations généreuses. Qu’est-ce qui a désigné celui-ci ? Un signalement ? Un flair de journaliste ? Un auteur qui dérange, qui n’appartient à aucun cercle établi, dont la réussite a surpris ? La question mérite d’être posée à voix haute, et ceux qui ont fait l’enquête devraient être prêts à l’entendre.

Pourquoi maintenant ? Un auteur publie depuis des années, ses textes circulent, et voilà qu’on découvre le pot aux roses au moment précis où son dernier livre attire une grande attention. Coïncidence ? Quand l’enquête suit le succès de si près, on peut se demander si elle serait née sans lui. La Presse va-t-elle enquêter sur tous les livres, ou du moins sur ceux qui obtiennent un certain succès ? Va-t-on passer au crible les best-sellers de la rentrée, les mémoires de politiciens, les essais des chroniqueurs établis, les chroniques de la maison elle-même ? Si oui, tant mieux. Si non, il faut admettre qu’on ne mène pas une enquête, on choisit une cible.

La Presse, ou n’importe quel journal ou journaliste qui joue à la police, va-t-elle enquêter sur l’IA elle-même avec la même ardeur ? Je sais que le sujet n’est pas vierge. Certains reportages ont documenté l’usage de bibliothèques de livres piratées par l’IA pour entraîner ces logiciels, et des auteurs comme des journaux ont porté l’affaire devant les tribunaux. Mais comparez cette retenue à l’acharnement déployé contre un seul écrivain. Les programmes de l’IA ont été nourris de masses colossales de textes. Romans, essais, articles de presse, thèses, blogues. Quelles œuvres exactement ? Dans quelles proportions ? Avec quelle autorisation, et au profit de qui ? Si l’on tient tant à savoir d’où viennent les mots, qu’on remonte à la source et qu’on nous révèle la liste complète, y compris, qui sait, les textes des journalistes et des éditorialistes qui s’indignent aujourd’hui. Il est plus facile de faire un exemple d’un écrivain que de demander des comptes à des entreprises qui pèsent des milliards. Et un contrôle qui s’arrête à la porte des puissants pour s’abattre sur le premier auteur venu n’a rien d’une enquête, c’est de la vertu à géométrie variable.

Je ne dis pas que le plagiat, s’il est établi, doit être excusé. Il ne doit pas l’être. L’impossibilité d’enquêter sur tout le monde ne blanchit pas Orélien, mais elle oblige La Presse à expliquer pourquoi c’est lui qu’elle a choisi d’examiner.

ii[] C’était ça ou mourir – Roman publié par Boréal en 2026