Résistance non-violente à Trump

Par Pierre Jasmin, secrétaire général des Artistes pour la Paix

  

Ce matin du 20 janvier à Radio-Canada, l’animateur de l’Agenda, Alec Castonguay (dont on apprécie l’objectivité), relance les chefs d’antenne Sébastien Bovet et Daniel Thibault (dont on aime moins la servilité), sur ce qu’ils appellent un article-fiction du Globe&Mail en première page, titré Military models Canadian response to hypothetical American invasion; les journalistes Robert Fife et Gavin John y caricaturent des tactiques par les Forces Armées de résistance genre moudjahidines afghans, tout en déclarant ces scénarios purement conceptuels, vu qu’une invasion américaine reste « peu vraisemblable » (ceci dit à l’encontre de l’opinion suivante).

Se targuant d’être au courant de la politique canadienne, ces cinq journalistes me semblent victimes de la censure médiatique à l’égard des positions pacifistes. Ils ignorent la tenue de plusieurs réunions mensuelles orchestrées par la Coalition canadienne pour la défense non-violente et Science for Peace auxquelles j’ai eu le privilège de participer. Les deux groupes se sont formés à la suite d’un sondage publié par le même Globe&Mail montrant dès avril 2025 que 43% des Canadiens jugeaient une attaque par les États-Unis de Trump sur le Canada très plausible d’ici trois ans (fin théorique du mandat présidentiel de Trump) et 10% la jugeaient presque certaine (ce qui donne une opinion majoritaire, vs ma 8e ligne)! À leur tête, il y a deux professeurs respectés de l’Université de Toronto, Richard Sandbrook, professeur émérite en Sciences Politiques et l’Argentin arrivé au Canada en 1983 Jorge Filmus, professeur émérite en biochimie. Jan Slakov, du groupe Conscience Canada connu du Centre de Ressources sur la Non-violence montréalais, travaille très fort à faire grandir les rangs de la Coalition.

L’influence radicale de Trump & Poilievre prive aujourd’hui de rayonnement médiatique les universitaires vus comme des scientifiques déconnectés qui appuient l’ONU (que nos médias ne citent plus du tout) et résistent aux faked news! On nous reproche notre appui sensé aux vaccins de l’Organisation Mondiale de la Santé, que les camionneurs émeutiers d’Ottawa cités en premières pages de nos journaux il y a trois ans dénonçaient, comme aujourd’hui Robert Kennedy Jr nommé Secrétaire à la Santé et aux Services sociaux des États-Unis par Trump.

Sébastien Bovet continue d’ignorer les critiques des Artistes pour la Paix à l’encontre des positions canadiennes pro-OTAN au mépris de la vie des Ukrainiens sous les bombes depuis quatre ans à Kiyv et au Donbass. Mark Carney reste indifférent à la Palestine et au Venezuela [i] et Trump exprime son mépris abyssal des femmes qui résistent courageusement en évoquant l’œuvre de Margaret Atwood la servante écarlate [ii]. Bovet n’a pas mentionné ce matin l’article suivant de Jean-François Lisée, pourtant quatre jours/semaine son collègue des Mordus de politique*. Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut rien voir. Et même Lisée, s’il est pressé par les médias aveugles par rapport à nos visions pacifistes onusiennes, déclarera sans doute sa prise de position humoristique et non sérieuse, pour se protéger. Nous osons le remercier néanmoins pour sa lucidité dans l’article suivant:

« En attendant Donald

Nous ne pouvons empêcher une invasion, mais nous pouvons la rendre insupportable.

L’auteur est chroniqueur. Il a dirigé le PQ de 2016 à 2018. Il a récemment publié Lévesque/Trudeau. Leur jeunesse, notre histoire (La boîte à Lisée). jflisee@ledevoir.com

Cette chronique, publiée le 14 janvier, est un modèle de résistance rigolote (Jan Slakov).

« On ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas avertis. Pour le président Trump, l’hémisphère en entier est son terrain de jeu, du pôle Nord à la Terre de Feu. Et puisque l’appétit impérial vient en mangeant, on ne peut prévoir, d’une semaine à l’autre, quel pays des Amériques il voudra acheter, avaler ou occuper.

Concernant les 55 695 habitants du Groenland, on entend dire que Trump serait prêt à leur envoyer, chacun, 100 000 $. Cela fait au maximum moins que 5,57 milliards de bidous, une aubaine. Appliqué aux 41 millions de Canadiens, ce même taux ferait quand même 4100 milliards de dollars. Alors je ne pense pas que nous recevrons nos chèques de sitôt.

Si Donald Trump s’avisait d’appliquer sa « doctrine Donroe » chez nous, une petite visite militaire ferait l’affaire. La grande base militaire de Fort Drum, dans l’État de New York, n’est qu’à deux heures d’Ottawa — quelques minutes à vol d’hélicoptère. Elle abrite, sur près de 450 km², trois brigades (soit 15 000 soldats), plus de 3000 civils, un centre de formation de 80 000 soldats par an, autant de chars et de blindés qu’en compte l’armée canadienne au grand complet, une division d’artillerie, une base d’aviation de combat. Détail potentiellement utile : sa 10e division d’infanterie légère est spécialisée dans le déploiement ultrarapide.

Prendre le contrôle du Parlement, exfiltrer le premier ministre Mark Carney et son épouse pour les emprisonner à Brooklyn et les accuser de trafic de fentanyl et de queues de castor ne prendrait guère plus d’une demi-journée de travail.

Il faut savoir que les Américains ont une excellente moyenne au bâton pour le succès des premières heures de leurs opérations militaires à l’étranger. Ce n’est qu’à l’usage, à compter de la deuxième semaine, que les choses se dégradent. Leurs enlisements puis leurs retraites humiliantes d’Irak et d’Afghanistan sont les derniers exemples en date.

Voilà pourquoi, à mon humble avis, notre politique actuelle de défense est parfaitement déficiente. Des budgets gargantuesques sont désormais prévus pour augmenter le nombre de nos soldats, tanks, avions et navires. Contre qui, exactement, ces troupes et cet attirail vont-ils nous protéger ? Les Russes ou les Chinois ? La doctrine Monroe, puis Donroe, nous garantit que l’armée yankee va intervenir dès que le premier de ses soldats mettra le pied sur notre partie de l’hémisphère.

Alors, à quoi bon ? La seule menace crédible à notre souveraineté vient du Sud. Son budget alloué à la défense est 20 fois plus élevé que le nôtre. Alors — je me répète —, à quoi bon ?

Inspirons-nous plutôt de la proposition formulée au Danemark dans les années 1970 par le Parti du progrès : supprimer le ministère de la Défense et l’armée et le remplacer par un répondeur téléphonique répétant un seul message : « Nous nous rendons. » Dans la version danoise, le message était en russe, mais nous aurions intérêt à enregistrer le nôtre en anglais.

Et nous pourrions dire plutôt : « Nous envahir est aisé, nous occuper est l’enfer. » Il faudrait évidemment garder des troupes pour aider lors de catastrophes naturelles, mais pas besoin pour cela de savoir tirer du bazooka. Redéployons le budget de la défense vers des dépenses productives : infrastructures, logement, adaptation climatique, réduction de la pauvreté.

Mais gardons-en une fraction pour un grand programme de formation permanente de résistance passive, non violente.

Nous sommes assez lucides pour savoir que nous ne pouvons empêcher une invasion. Nous sommes assez résilients pour la rendre insupportable.

Dans tous les secteurs essentiels à l’occupant, grève du zèle : appliquer tous les règlements de manière obsessive. Devenir des champions de l’erreur : fichiers critiques inopinément effacés, matériel destiné au Québec de la US Army à Ottawa dérouté à Nanaimo, valises des occupants constamment perdues dans les aéroports, livraison de la mauvaise taille de commandes diverses, multiplication des fautes de frappe ou des erreurs de classement dans les documents destinés à l’occupant. Et mon préféré : envoi fréquent de correspondance et d’autres documents en français. Ou, mieux encore, dans une des langues autochtones. Je comprends que l’intelligence artificielle rend cet obstacle facilement surmontable, mais cela reste irritant. De même, le GPS enlève une partie de son efficacité à la pratique de résistants de pays de l’Est de changer les noms de rues et les indications de direction, mais cela fait toujours plaisir.

Il faut bien sûr embaucher nos meilleurs pirates informatiques et les former pour qu’ils harcèlent les systèmes et les bureaux du futur occupant. Il y a aussi le mot d’ordre donné pour que les automobilistes provoquent spontanément des embouteillages lorsqu’on sait qu’un convoi d’officiers doit aller d’un point A à un point B. Sans compter les escouades de pose de pommes de terre dans les tuyaux d’échappement et de colle dans les serrures.

L’hiver est notre ami. Il faut préparer des équipes qui sauront « réparer » les systèmes de chauffage des occupants pour qu’ils tombent en panne fréquemment, de préférence en début de nuit. Il y a aussi le « traitement de glace » : ignorer totalement l’occupant, lui servir, après une longue attente au restaurant, des plats malencontreusement trop épicés, détourner le regard, ne jamais engager la conversation.

Attention : cela n’est pas qu’une stratégie de résistance. C’est aussi une stratégie de dissuasion. Si l’ennemi potentiel est convaincu que la population locale a reçu un entraînement efficace, que des brigades dormantes de perturbation sont formées dans chaque quartier, qu’un réseau clandestin de coordination est prévu et rodé (et rien ne nous interdit d’exagérer l’ampleur de notre préparation), peut-être se dira-t-il qu’après tout, mieux vaut nous laisser tranquilles. »

ii[] https://www.artistespourlapaix.org/jessica-valenti/ Merci à Izabella Marengo

*Merci d’avoir pris le temps de communiquer avec nous. C’est avec grand intérêt que nous lisons tous les messages reçus. L’équipe de Mordus de politique qui ne nous a pas cités.

Notre communiqué : L’Ordre international en rupture évoqué par Mark Carney ce matin n’existe que sous le couvert de l’OTAN, ennemie de la paix et de l’ordre mondial. Nous croyons en l’ordre international de paix de l’ONU, qui accepte en plus du G7, le BRICS.

Pierre Jasmin

secrétaire des Artistes pour la Paix

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