Le Canada saisi par le Monde Diplomatique

Par Pierre Jasmin, artiste pour la paix

Avec cette photo audacieusement choisie (cela nous change des modèles stéréotypés dénudés chez Elle ou Paris Match!), le Monde diplomatique des mois de juin-juillet présente en cent pages un portrait du Canada, sans une seule photo de Mark Carney, « qui fait semblant d’être souverain tout en acceptant la subordination! »

Ce n’est jamais sans crainte de fou-rire ou de haut-le-cœur devant des généralités incongrues abordées d’un point de vue sur notre plus meilleur pays du monde qu’on ouvre une revue française, mais au contraire, on salue ici l’indépendance des choix de son directeur Benoît Bréville, quadragénaire français formé en histoire à l’UQAM! On imagine la tête de nos Chambres de Commerce et Offices du tourisme se félicitant d’abord d’un numéro spécial sur le Canada déchanter à la douche froide administrée par Alain Deneault torpillant le féodalisme du Nouveau-Brunswick à la solde de la dynastie Irving et les minières de Toronto dépouillant le Sud global et par mon collègue uqamien Gilles Bourque, saluant l’avancée de Québec Solidaire, avant d’entonner le solide discours prononcé par Ruba Ghazal le 26 mai devant le Conseil des relations Internationales de Montréal intitulé Le Québec face au monde.

Une solide vision pacifiste

Le rédacteur-en-chef de l’Aut’Journal Pierre Dubuc signe un article historique de quatre pages sur le pacifisme au Québec, révélant que René Lévesque dans les premiers documents du Mouvement Souveraineté-Association de 1968 rejetait et l’OTAN et le NORAD! Notre pacifisme avait été salué dès 1944 par John Maynard Keynes venu séjourner chez nous pendant la Seconde Guerre mondiale en trouvant à nos convictions une légitimité semblable à « l’Irlande refusant l’accès de ses ports aux Alliés », pacifisme radical peu recommandable face à l’Axe de trois pays nazis.

À lire absolument, en lecture indispensable, le dernier opus de Pierre D., au sous-titre Ébauche d’un plan de lutte contre l’extrême-droite, le fascisme et la guerre plus solidement étoffé que le titre Cap sur l’indépendance, dénonce l’OTAN et Biden; face à l’Ukraine en mars 2022, ils ont forcé le président Zelensky à ne pas signer un plan de paix avec Poutine permettant au Donbass une solution fédérée faisant preuve de la même souplesse que celle du président tchèque Vaclav Havel, acceptant sans goutte de sang versée, la séparation de la Slovaquie proche de la Russie trente ans plus tôt : l’entourage nazi de Zelensky et l’OTAN auront condamné son pays à des centaines de milliers de morts ukrainiens et russophones dans les dernières années.

Féminisme présent

Domaine d’avant-garde où le Québec a davantage à enseigner à la France, on goûte :

– la vérité de Mary Travers (la Bolduc) administrée par sa chanson engagée formidable en pleine crise 1929-30 Ça va venir, découragez-vous pas;

– l’affirmation poétique de Michèle Lalonde avec son vigoureux Speak white (1968), c’est une langue riche pour acheter mais pour se vendre à perte d’âme, complété par

la Charte de la langue française (loi 101) et l’Office québécois de la langue française;

– l’avancée de l’association québécoise pour le droit à mourir dans la dignité, défendue dans sa dimension progressiste et laïque en trois pages d’Ariane Denoyel.

Mais n’y manque-t-il pas le déterminant Boys’ club [i] de Martine Delvaux qui dénonce les accusés la queue recroquevillée avant même le jugement du procès de Mazan et les réseaux informels des messieurs riches dans les sphères de pouvoir, de l’économie, des universités et de la politique, pensons à l’entourage des milliardaires GAFAM assurant, malgré les accusations d’agressions sexuelles dont il est l’objet, la tyrannie de Trump imposant sa police ICE, ses guerres vs le Venezuela, l’Iran et Cuba, le génocide palestinien et les attaques sur le Liban, exécutés avec Netanyahu ?

Au Québec, les abuseurs sont déculottés dans le procès remporté par les neuf courageuses avec la contrainte pour l’ancien PDG de Juste pour rire de verser un million de $. Contrairement à nos bulletins de nouvelles où on rit beaucoup, c’est nouveau et révolutionnaire, la transmutation de la « présomption de culpabilité » appliquée depuis des siècles par les colonialistes anglais, américains et canadians aux Noirs, aux Indiens, aux immigrants (ICE) et aux pauvres Canayens français soupçonnés des maux de la société, aujourd’hui à l’égard des harceleurs et violeurs dans un match éliminatoire pour la Coupe Stanley (domaine viril, s’il en est), où la foule de la Caroline houspille le gardien de but des Golden Knights de Las Vegas revenu peu indemne mais « innocenté » d’un procès de viol collectif l’été dernier : « No means no! ». Ce comportement douteux d’une foule partisane est néanmoins révélateur d’un glissement significatif de mentalité : autrefois les femmes violées étaient systématiquement traînées dans la boue, cette fois la victime qui a perdu son procès devant cinq hommes bien financés se trouve ainsi un peu vengée par la foule.

Une riche vision culturelle

Une charge bien menée par le journaliste de la revue À babord Jean Pichette porte justement sur le hockey, sport national dissous par l’argent, même s’il pâlit un peu à l’entrée de la richissime FIFA au Canada cette semaine. Si on félicite Akram Belkaïd pour sa vérité sur les dommages environnementaux de l’or noir albertain dont « même les oiseaux auraient appris à se méfier de ses rétentions gorgées de produits chimiques, d’hydrocarbures et de métaux lourds », son autre article de 2 pages Mahgrébins, du rêve à la réalité me semble contredit par les généreux Mohamed Lotfi et le cinéaste engagé Bachir Bensaddek. À la TV, l’hebdomadaire Tout peut arriver de Marie-Louise Arseneault encense l’éthyopienne Wolde-Giorghis, félicitée le 3 juin par les APLP « ne pouvant espérer une nomination plus en accord avec nos idéaux onusiens que la vôtre. Bon courage! » en vue de son animation du Téléjournal à Radio-Canada en succession d’une Céline Galipeau dont on détournerait les compliments dithyrambiques qui lui sont adressés à Marie-Ève Bédard.

Le Monde Diplomatique a choisi d’autres riches visions culturelles, qu’on aurait aimées, évidemment, étayées par des références aux APLP censurées par l’IA:

– notre cofondateur Raymond Lévesque Quand les hommes vivront d’amour de 1956;

– une page complète sur la chanson si émouvante de Jean-François Pauzé des Cowboys Fringants Plus rien ne dit rien sur notre scientifique de l’Année Jérôme Dupras ni sur Marie-Annick Lépine, encore moins sur domlebeau;

– deux pages ô combien pertinentes sur notre autre co-fondateur Gilles Vigneault et sa chanson cinglante coécrite avec Robert Bibeau Tu peux ravaler ta romance;

– deux pages et demie sur la bédéiste Caroline Breault (CAB);

– une page sur l’Alouette en colère de Félix Leclerc lors de la crise d’octobre 1970, précédée par le Temps des vivants de Gilbert Langevin et François Cousineau, une chanson emportée par la fougue de Pauline Julien, notre hommagée 2016 [ii].

– pourquoi pas une chanson de Marie-Claire Séguin, comme la mythique du pain et des roses ou une de ses interprétations de sa grande amie Anne Sylvestre???

– bravo, enfin, pour les quatre pages sur le scandale des pensionnats autochtones et la chanson de Samian APLP2016 sur le génocide culturel, sans compter les agressions multiples surtout dans l’Ouest canadien contre les femmes autochtones!

i[] éditions du Remue-Ménage